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Crédits : Proof of Work - Jake's World Editions

De John Galt à Elon Musk, les super-héros de l'objectivisme

Par Darius Albisson

Si l’on vous demande quel est le livre le plus influent de l’histoire des Etats-Unis, la plupart d’entre vous répondrait la Bible, à raison. Mais plus rares sont ceux qui connaissent le deuxième. Il s’agirait du roman Atlas Shrugged, d’Ayn Rand, paru en 1957 (1) dans lequel l’auteure déroule sa pensée objectiviste. Une œuvre qui a entretenu l’idéal du self-made man ainsi que les mouvements anti-régaliens au fil des décennies. Si des multimilliardaires défient aujourd’hui les gouvernements dans la passivité générale, ses mots y sont sûrement pour quelque chose.

L’objectivisme est une philosophie basée sur le concept de réalité objective. La réalité existerait de manière objective indépendamment des émotions qu’elle suscite et la raison de l’homme serait son seul moyen de la percevoir. Par ailleurs, l’être humain aurait besoin d’une morale rationnelle, que l’auteure oppose à une autre morale qui serait défendue par la société américaine de la première moitié du XXe siècle. Une morale basée sur la foi, sur l’émotion, sur le jugement de valeur. Selon Rand, le devoir moral de l’homme est de vivre d’après le jugement indépendant de son esprit et de suivre son intérêt personnel. Pour concentrer son énergie sur la quête de son propre bonheur, l’individu ferait mieux d’éviter toute pensée empathique qui le freine. C’est une vision exacerbée de l’individualisme, qui critique l’altruisme. « Je challenge le code moral de l’altruisme, qui indique que le devoir moral de l'homme est de vivre pour les autres », affirme Rand dans une interview de 1959. L’altruisme serait un sacrifice de soi, un précepte qui contraindrait l’homme à servir autrui pour justifier son existence.

 

L’icône du capitalisme dérégulé

 

Née à Saint-Pétersbourg en 1905, Ayn Rand grandit dans un milieu plutôt favorable aux révolutionnaires, mais la confiscation de la pharmacie de son père, peu après la prise de pouvoir bolcheviques en 1917, la marque à vie. Elle développera cette haine du collectivisme et du communisme plus tard au fil de ses écrits. En 1924, elle obtient une licence d’histoire et de philosophie, puis s’inscrit à l’Institut d'État des Arts cinématographiques de Petrograd. Elle y étudie notamment le cinéma américain et se prend de passion pour la culture individualiste et optimiste du pays, dans lequel elle débarque en 1926. Elle y restera jusqu’à sa mort en 1982. Entre-temps, Ayn Rand y diffusera son récit objectiviste et y deviendra une essayiste incontournable.

De nos jours, ses soutiens pullulent d’Hollywood à la Maison Blanche. Son deuxième roman, The Fountainhead, serait le livre favoris de Brad Pitt, Donald Trump ou encore de Sandra Bullock. « Elle est devenue une icône qui permet de nommer l’idéal capitaliste » affirme Stéphane Legrand sur Arte, auteur de Ayn Rand, femme Capital. Une expatriée soviétique, chantre de l’ultralibéralisme américain, ça fait sourire.

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Ayn Rand, auteure d'Atlas Shrugged.

Atlas Shrugged est le quatrième roman d’Ayn Rand. En 2007, 8% des Américains disaient avoir lu l’ouvrage de plus de mille pages dans lesquelles elle héroïse les « hommes de l’esprit », ceux qui se donnent les moyens de réussir. Le titre est une référence au titan de la mythologie grecque, Atlas, qui porte la terre sur ses épaules. Une métaphore du rôle irremplaçable des « men of mind » du roman.

Dans l’ouvrage, John Galt est un ingénieur talentueux qui réussit à concevoir un moteur basé sur l’électricité statique. Un jour, les propriétaires choisissent de changer l’organisation de l’entreprise en lui appliquant un modèle collectiviste. C’en est déjà trop pour notre génie innovateur, qui quitte l’entreprise. Furieux de la doctrine de régulation du capitalisme imposée par le gouvernement fédéral, John Galt organise une grève secrète. Il invite tous les « gens de l’esprit » à le rejoindre. Chefs d’entreprises, artistes, scientifiques et industriels se retranchent dans une petite cité perdue au beau milieu des montagnes du Colorado, nommée « ravin de Galt ». Bien sûr, l’absence de chefs d’entreprises pèse sur l’activité économique et plonge le pays dans le chaos. A la fin du roman, John Galt se rend à New York. Il détourne les ondes radios nationales et livre, durant 70 pages, un discours qui décrit son utopie anti-collectiviste et antiétatique. Il porte la voix de son autrice prônant l’égoïsme contre l’altruisme, la raison contre l’émotion. Andrian Dub, chercheur en littérature, perçoit dans la morale de ce roman une sorte de marxisme inversé : « Ayn Rand a propagé ce que l’on pourrait appeler la lutte des classes par le haut : l’idée que les riches, les créateurs de valeur dans la société et réellement capables de faire bouger les choses, sont asservis par les travailleurs, les syndicats et le gouvernement » (2).

 

Les incarnations de John Galt

 

En créant John Galt, Ayn Rand a participé à la fabrication d’un idéal. Celui qui se cache derrière l’entrepreneur solitaire. Bref, le self-made man, le winner américain qui ne connaît que la limite de son esprit. John Galt est devenu un véritable héros de la pop-culture américaine. Certains disent même qu’Ironman en est inspiré : un multimilliardaire qui, grâce à sa richesse, est devenu un super-héros dont la puissance surpasse celle de toute la force armée du pays.

Aujourd’hui, la Silicon Valley est gangrénée par le dogme de l’homme qui « s’est fait tout seul ». Jeff Bezos, Marc Zuckerberg, Elon Musk : tous sont les enfants spirituels d’Ayn Rand et sont devenus des modèles d’influence internationaux. De nos jours, leurs entreprises contournent les lois des États dans lesquels elles s’implantent. Ces rois de la tech ont un poids géopolitique surpassant celui de nombreux États, ingérant même dans des conflits ouverts. A l’image d’Elon Musk qui, depuis le 28 février, a fourni à l’Ukraine 25000 terminaux connectés à ses satellites Starlink afin d’y maintenir la communication civile et militaire pendant la guerre.

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Elon Musk attend Heidi Klum’s 2022 Halloween Party on October 31, 2022, in New York. Taylor Hill/Getty Images

L’homme le plus riche du monde est sûrement l’incarnation la plus parlante de John Galt. Depuis peu, il a décidé d’imposer sa vision libertarienne de la démocratie sur Twitter et veut faire du réseau un « bastion de la liberté d’expression ». Il croit profondément que l’hypothétique autorégulation des contenus est saine pour nos démocraties. « Sa volonté de réduire la modération sur Twitter ne participe non pas simplement d’une idéologie libertarienne, mais aussi d’une vision assez américaine de la démocratie assimilée à un énorme marché libéral où les idées se confrontent. Pour lui, c’est de cette confrontation théorique des idées que naîtrait un débat public propre, sain et équilibré », souligne sur Blast Asma Mhalla, enseignante en géopolitique du numérique à Science-po Paris.

 

Soldat de la liberté d’expression

 

« Tout ce qui n’est pas illégal devrait pouvoir être dit sur Twitter », selon Musk. C’est très simple, pas de quoi ni débattre, ni philosopher. Un mantra facilement discutable, rien qu’en prenant l’exemple des fausses informations. Pour des raisons comportementales et algorithmiques, ces-dernières se propagent six fois plus rapidement que les vraies sur les réseaux sociaux. Compte tenu des conséquences destructrices qu’elles entraînent sur nos démocraties, il est dangereux d’être si tranché sur ces questions qui demandent une analyse plus nuancée. L’intention d’Elon Musk de favoriser la « libre parole » ("free speech"), est-elle un véritable progrès démocratique ? Ou contribuerait-elle à faire de Twitter un espace où prolifèrent toujours plus de contenus haineux et manipulatoires ? Ces questions méritent d’être posées et ne doivent pas être soumises au dogme d’un homme non assujetti à l’exercice démocratique.

 

De plus, si Musk brille dans le milieu entrepreneurial, il aurait une profondeur intellectuelle quelque peu limitée. Selon Adrian Daub : « Les racines philosophiques d’Elon Musk n’en sont pas vraiment. Ce sont plutôt des habitudes d’esprit qui lui semblent pertinentes, à tort. Ce en quoi il croit profondément, c’est que les solutions simples élaborées par des génies sont meilleures que les solutions complexes élaborées par des professionnels » (2).

Cette relation entre les génies aux idées simples et Ayn Rand est décrite par l’essayiste américain Gore Vidal : « Elle a un grand attrait pour les gens simples, perdus dans une société organisée, n'aimant pas l'État providence, qui se sentent coupables face à la souffrance des autres mais voudraient durcir leur cœur. Elle leur propose une prescription alléchante : l'altruisme est source de tous les maux, l'intérêt individuel est le seul bien, et si vous êtes stupide ou incompétent, c'est votre problème ».

A l’image de John Galt, ces hommes de l’esprit, qui détournent les moyens politiques trop bureaucratiques, créent de nos jours leur propre société utopique. Le monde de John Galt, c’est le métavers de Zuckerberg, et peut-être bientôt le Twitter d’Elon Musk.

 

(1) Selon une étude de la bibliothèque du Congrès américain de 1990

(2) Le 1 N°397, mai 2022