6c75e11_291890629-hidalgo-jadot-melenchon-taubira.jpg

Crédits: Le Monde

Chronique - Le naufrage de la gauche française : est-il trop tard ?

Par François Boyer

À une cinquantaine de jours des urnes, la gauche semble plus désunie que jamais, malgré les candidatures successives promettant de rassembler tous les électorats. Avec plus d'une dizaine de candidats se déclarant "de gauche", on pourrait penser que leur famille politique a le vent en poupe : rien ne saurait être plus loin de la réalité. Qui saurait à nouveau porter les valeurs de la gauche à l'Elysée, après un quinquennat Hollande plus que catastrophique ?

Le premier réflexe de l'électeur rationnel serait de comparer les programmes de chacun, afin de choisir celui qui correspond le plus aux idées de chacun. Après tout, c'est bien là le but de la démocratie, non ? Malheureusement pour la gauche, ce n'est pas tout à fait efficace : dans un pays largement gagné par les idées néolibérales et nationalistes, cela relèverait du suicide que de se diviser en fonction des opinions de chacun. Alors, l'électeur de gauche devrait adopter le comportement d'un électeur stratège, c'est à dire voter pour le candidat qui a le plus de chances de gagner parmi ceux qui sont proches de lui idéologiquement. C'est ce que défend Jean-Luc Mélenchon, exhortant les gauchistes de tout bord à le rejoindre dans le train bien lancé qu'est l'Avenir en Commun, programme élaboré plus ou moins à partir de dialogues entre militants, élus et électeurs de LFI et autres. Votons Mélenchon dans ce cas, vous diront ceux conquis par cette promesse ! Malheureusement, les excentricités médiatiques du candidat insoumis ainsi que sa complaisance avec la Chine et la Russie dérangent beaucoup...

 

Vers qui se tourner, sinon le leader insoumis ? Arnaud Montebourg a retiré sa candidature il y a peu, embourbé dans des prises de positions très peu appréciées par l’écrasante majorité de l’électorat de gauche. Anne Hidalgo ? La maire de Paris est déjà désavouée par une bonne partie des Parisiens et ne doit sa réélection qu’au contexte de crise sanitaire, avec un taux record de 63% d’abstention aux municipales de la capitale en 2020. Christiane Taubira, après un faux suspense rappelant celui qui avait entouré le lancement de la campagne d’Éric Zemmour en fin d’année dernière, s’est enfin déclarée candidate. Cette candidature est appuyée par la soi-disant "primaire populaire" et ses 400 000 votants, majoritairement issus des classes moyennes et supérieures - tout ce qu'il y a de plus populaire. Au niveau du programme, comme pour Anne Hidalgo, ce sont les mêmes propositions molles qui ont fait la mort du PS : des aides timides contre la précarité étudiante, dont on ne sait pas comment elles seront financées, pas d’opposition claire à la libéralisation constante des services publics, et un capitalisme vert se rapprochant de celui porté par Emmanuel Macron. Rien de reluisant, si ce n’est le vernis poétique avec lequel l’ancienne garde des sceaux de François Hollande embaume ses prises de paroles.

A propos d’écologie, Yannick Jadot, vainqueur de la primaire des verts après un second tour très serré face à Sandrine Rousseau, essaye de surfer sur la vague écologiste que l’on a vu déferler aux dernières élections européennes et municipales. Le programme d’EELV n’est pas dénué de sens ni de propositions attirantes, mais exclut de fait une partie des écologistes, puisqu’il s’oppose au nucléaire. On pourra même noter que le projet a l’ambition de transitionner vers une VIe République : pourquoi donc ne pas se rapprocher de Mélenchon, qui semble pouvoir atteindre le second tour avec les voix des écologistes ? Le sommet qui avait réuni les candidats de gauche en avril dernier a décidément des échos d’actes manqués… Pour conclure, la gauche française se fragmente devant les urnes, en face d’une droite dure, de plus en plus décomplexée. Sur le plan politique donc, il semble qu’elle soit dans une impasse. Mais est-ce simplement pour des raisons électoralistes ? Derrière la plongée dans les suffrages se cache un autre naufrage : celui des idéologies de gauche.

La gauche, ses idéologies, sa trahison 

 

Si la division électorale de la gauche pouvait être résumée à une histoire d’ego, comme le prétendent la plupart des candidats souhaitant que les autres se rallient à leur cause, le problème de la gauche ne serait pas si important. Les vraies causes de la division sont des thèmes clés des programmes de chacun, qui ont des raisons profondément idéologiques.

 

Tout d’abord, Mitterrand clamait haut et fort au congrès d’Epinay en 1971 « Celui qui n'accepte pas la rupture [...] avec l'ordre établi, [...] avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du Parti socialiste ! ». Vingt ans après, l’ensemble du parti signait un texte s’accordant sur l’idée que « le capitalisme borne désormais notre horizon historique ». Ce qui résume bien la première étape du naufrage à gauche : cette idée de rupture avec le capitalisme préalablement nécessaire pour être qualifié de socialiste a été rompue. Ce qui provoque un rapetissement de la fenêtre d’Overton à gauche, c’est-à-dire que l’anticapitalisme n'est plus acceptable dans le champ politique. En effet, si le parti principal de la famille politique n’accepte plus l’idée de sortir du capitalisme, cela délégitime ceux qui portent encore ces idées.

 

Qu’est-ce que le socialisme sans anticapitalisme ? Le quinquennat Hollande. Insipide et interminable farce dont le seul point positif restera le mariage homosexuel, ces cinq ans ont été l’image d’une gauche dépourvue de tout projet de société, qui se contentait de borner la descente dans les enfers du libéralisme à des minimas sociaux misérables. Pire encore, la fronde a divisé cette gauche édulcorée, permettant l’émergence de la « bulle macron » aux élections de 2017. L’histoire semble se répéter avec les candidatures de Christiane Taubira et d’Anne Hidalgo : encore une fois, le PS se divise pour mieux laisser la droite régner.

 

Le premier problème de la gauche est donc la volonté de gagner sans porter de vrai projet, car en abandonnant ses valeurs anticapitalistes, elle s’est enfermée dans le jeu des néolibéraux. De plus, maintenant que ces valeurs sont inacceptables politiquement (il n’y a qu’à voir comment sont traités les black blocks dans les sphères politico-médiatiques), rien ne saurait sauver la famille politique du naufrage. Rien, sauf Jean-Luc Mélenchon, et son Avenir en Commun ? S’il se revendique comme étant la seule possibilité de gagner de la gauche, cela ne représente pas pour autant la salvation idéologique. Le programme, au maximum keynésien, s’oppose à la finance, pas encore au capitalisme. Ce n’est donc pas salvateur, mais cela a au moins le mérite de vouloir proposer une nouvelle voie idéologique pour cette gauche perdue entre libéralisme et revendications sociales.

 

Ce qui explique, au-delà du reniement de ses idées, la chute de la gauche de gouvernement, c’est son décalage de plus en plus croissant avec son électorat. Après le tournant de la rigueur, le gouvernement français, d’un bord ou de l’autre, s’est transformé en machine à respecter les injonctions budgétaires de Bruxelles. Evidemment, c’est tout sauf dans l’intérêt de l’électorat de gauche, des prolétaires comme des classes moyennes, qui paient cela à travers le déclassement des services publics, et les nombreuses réformes sur l’assurance chômage et la retraite. Alors, ces classes laborieuses, trahies par les sociaux-démocrates, ont deux options : se tourner vers une gauche plus radicale (si ce n’est extrême), ou délaisser la lutte pour se complaire dans l’idéologie xénophobe, raciste et j’en passe de l’extrême-droite. C’est ce qu’a montré l’élection de 2017 : 37% du vote ouvrier s’est reporté vers Marine Le Pen, selon une étude Ipsos.

 

Alors, si le PS a fait un trou dans sa coque en se résignant à la régulation du capitalisme, il s’est sabordé avec Hollande, s’est fait couler par Macron, et se désagrègera dans les profondeurs entre Hidalgo et Taubira. Le dernier sondage Harris Interactive les place respectivement à 2 et 5%, des scores inimaginables pour un parti qui autrefois portait l’espoir de tant de femmes et d’hommes de gauche.

 

Les lecteurs les plus assidus remarqueront que je n’ai pas évoqué Fabien Roussel dans ce long article. Ceci expliqué simplement par les récentes prises de position du leader « communiste ». Entre réappropriation de rhétoriques libérales comme d’extrême-droite, néant en ce qui concerne l’écologie, et non-remise en question de la finance, le candidat du PCF peut-il encore être considéré communiste ou même de gauche ? Je vous laisse le soin de vous faire un avis.