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La communauté internationale face au risque de génocide des Ouïgours par la Chine

Par Alicia Carr Gourlan

Au milieu du siècle dernier, les démocraties libérales adoptaient la politique du « plus jamais ça » après l’extermination de plus de 6 millions de Juifs lors de la Shoah. Aujourd’hui, 1 million de Ouïgours sont enfermés dans des camps de concentration au Xinjiang par le régime chinois. Communisme ou capitalisme ? Peu importe, la communauté internationale est complice quand elle laisse et encourage ses citoyens à acheter des vêtements chez de grandes marques exploitant les Ouïgours. Samuel Cogolati, député belge et eurodéputé, revient sur les actions des démocraties face au risque de génocide des Ouïgours par le Dragon. 

« Personne ne peut faire l’abandon des droits naturels et de la faculté qui est en lui de raisonner librement et de juger librement des choses ; personne n’y peut être contraint. Voilà donc pourquoi on considère comme violent un gouvernement qui étend son autorité jusque sur les esprits ; voilà pourquoi le souverain semble commettre une injustice envers les sujets et usurper leurs droits, lorsqu’il prétend prescrire à chacun ce qu’il doit accepter comme vrai et rejeter comme faux »

Cette citation de Spinoza dans De la liberté de penser dans un État libre est essentielle pour comprendre les persécutions des Ouïgours qui rappellent trop fortement le génocide des Juifs lors de la Shoah au milieu du XXe siècle. Aujourd’hui nous sommes au XXIe siècle, et le risque de génocide d’une population entière refait surface. Samuel Cogolati, docteur en droit international, député belge et européen, se bat pour la libération des camps en Chine où sont actuellement enfermés de manière arbitraire plus d’un million de Ouïgours. Le Troisième Œil l’a rencontré au parlement belge au sujet de ses actions et celles de l’Europe, sur la situation des Ouïgours. 

 

Cette communauté turcophone et musulmane sunnite est minoritaire dans une Chine peuplée de Hans. Traditionnellement, les Ouïgours vivent à l’Ouest de la Chine, dans une région à la frontière kazakh et mongolienne. Et le gouvernement Chinois persécute de façon systémique ce peuple depuis des décennies. Pour leur différence d’ethnie, de religion, de langue et de culture, ils sont massivement enfermés dans des camps au Xinjiang depuis 2016. Ce traitement répressif s’inscrit plus largement dans une politique de suppression des identités considérées comme « dangereuses » pour le gouvernement de Chine. Longtemps niés par Xi-Jinping, l’actuel président communiste chinois, il a finalement reconnu et justifié l’existence de ces camps pour prévenir le risque de « terrorisme ». Pourtant la terreur s’immisce dans le traitement infligé sur les détenus qui sont des hommes et des femmes Ouïgours. Des viols, des actes de torture et des massacres y ont lieu en toute impunité. Des enfants sont arrachés à leurs parents. Et ce sont plus d’un million de Ouïgours qui travaillent sans relâche, sans salaire. 

La scène internationale s’est finalement saisie de l’affaire car elle est directement impliquée dans la continuité des persécutions. A l’heure actuelle, environ 80 marques et multinationales profitent du travail forcé des Ouïgours. Parmi elles, des firmes automobiles et de grandes marques de prêt-à-porter telles que Volkswagen, Zara, Uniqlo, Nike

 

La communauté internationale poussée à réagir : les sanctions contre la Chine

 

L’Union Européenne fût lente à réagir, mais une mesure de sanction a finalement été appliquée à l’encontre de la Chine, le 22 mars 2021. Quatre hauts fonctionnaires chinois ont été visés par un gel des avoirs financiers et l’interdiction de voyager au sein de l’Union Européenne. Les noms des intéressés sont les suivants : Zhu Hailun (ancien secrétaire général adjoint de la province du Xinjiang), Wang Mingshan et Wang Junzheng (deux dirigeants actuels) et Chen Mingguo (directeur du Bureau de la sécurité publique). Ainsi, le dernier est accusé d’être le principal auteur des détentions de la minorité Ouïgoure dans les camps au Xinjiang. Cette liste noire a d’ailleurs été renouvelée mercredi dernier, dans la journée du 24 novembre. Le Bureau de la sécurité publique du corps de production et de construction du Xinjiang est également assujetti à cette mesure. En guise de réprimande, la Chine avait par la suite appliqué des sanctions à 10 personnalités européennes toutes accusées de « propager des mensonges ». Samuel Cogolati et Raphaël Glucksmann sont concernés : ils n’ont désormais plus le droit de toucher le sol chinois. 

 

Mais cette mesure européenne, d’abord symbolique, n’est pas orpheline. Le parlement belge a également tapé du poing. Le 8 juillet dernier, les députés belges ont adopté une résolution qui reconnaît « un risque sérieux de génocide » sur la population Ouïgoure. Les parlementaires ont voté pour. Néanmoins, le Parti du travail de Belgique (PTB/PVDA) qui est encore attaché à une ancienne politique Maoïste, s’est abstenu. 

La Chine avait pourtant ratifié en 1949 la Convention sur le génocide des nations unies. Celle-ci qualifiait de génocide « l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Les pays signataires étaient donc dans l’obligation de ne pas commettre de génocide. Or, ce qui nous intéresse ici est la deuxième partie des conditions : ils sont « également sommés de condamner ceux qui en commettent un, sous peine de devenir complice ». Cette phrase faisait largement écho au monde au lendemain de la seconde guerre mondiale. Elle fut longtemps perdue dans un tumulte effréné autour d’une Chine advenue toute puissante. 

La résolution belge de juin 2021 sur le « risque sérieux d’un génocide Ouïgour » a alors du sens pour le respect des lignes onusiennes ou simplement pour les droits humains. Derrière cette mesure : un jeune député, Samuel Cogolati. Il se rappelle son éducation où le mot d’ordre était au « plus jamais ça » : pour ne pas revivre le massacre de 6 millions de juifs au milieu du siècle dernier. « Moi je veux m’engager comme parlementaire pour défendre ce peuple et cette minorité. C’est un parcours du combattant, ça je ne vous le cache pas » a-t-il évoqué en confidence. « Parce que le jour où on a déposé le texte en février, certains parlementaires m’ont lâché des choses monstrueuses : "vous savez, reconnaitre un génocide au Rwanda ou en Bosnie-Herzégovine n’est pas grave parce que ce sont des petits pays. Par contre, un grand pays puissant comme la Chine ne peut pas connaitre de génocide" ». Le silence de députés au sein de grandes institutions démocratiques sur la situation au Xinjiang non seulement existe, mais sa défense aussi. Or, en principe, le droit international s’applique à tous les États Nations membres de la communauté internationale. En pratique, il est vrai que la reconnaissance du génocide des Tutsi par les Hutus en 1994 (puisqu’il est cité) a été reconnu. Mais la part de responsabilité d’une puissance comme la France dans celui-ci reste encore aujourd’hui tabou. 

 

L’élan démocratique et global

 

Un changement de comportements chez la nouvelle génération de jeunes peut néanmoins débloquer ces crispations politiques. Depuis 2020, une forte mobilisation citoyenne contre l’enfermement des Ouïgours a sévi sur les réseaux sociaux, derrière la personnalité du député européen Raphaël Glucksmann et ses collaborateurs comme Samuel Cogolati. Ce dernier témoigne : « Je crois que ce qui a changé c’est que les médias ne sont en réalité pas une bulle isolée du monde. Ce qui a changé c’est la mobilisation des gens et des citoyens. C’est nous qui faisons l’agenda, nous pouvons changer la donne ». Les nouvelles plateformes telles qu’Instagram ou Twitter ont aidé l’avancée des combats humanitaires et certains hommes politiques en ont pris conscience. Des milliers d’internautes ont par exemple appelé au boycott de marques dont les fournisseurs exploitent la population ouïgoure au travers de story Instagram. Samuel Cogolati a d’ailleurs insisté sur son refus d’acheter un t-shirt fabriqué « dans le sang ».

Selon lui, la réponse Européenne n’est pas suffisante. Il plaide pour une meilleure surveillance du gouvernement chinois : prendre des mesures pour envoyer des délégations sur place, des inspecteurs et des observateurs pour voir ce qu’il se passe sur le terrain. Documenter est donc un moyen de prise de conscience. 

Sans un rebond des réseaux sociaux, le combat contre l’enfermement des Ouïgours n’aurait peut-être pas connu un engouement aussi important. Et la rare documentation photographique des camps en est un déclencheur. 

 

Derrière les revendications, un « double jeu » de l’Union Européenne

 

Un des reproches fait à l’Union Européenne par les jeunes est, néanmoins, celui d’un « double jeu » dans les relations entre la Chine et le géant. En effet, un accord global sur les investissements (AGI), négocié pendant 7 ans par la Commission Européenne, a été adopté le 30 décembre 2020. Il porte sur une facilité d’investissement sur les secteurs manufacturiers, des télécommunications, des services financiers de la Chine. Les engagements sont néanmoins limités sur le travail forcé. 

Nous pouvons lire dans les feuillets de Le Monde : « Pour l’Élysée, l’accord est une façon de marquer la souveraineté européenne. C’est une "Europe plus unie, plus forte et plus souveraine" ». La réalité, c’est que l’Union se retrouve de plus en plus désunie depuis la crise du Brexit de 2016, et la Covid-19 renforce au contraire une dépendance commerciale de l’Europe à l’égard de la Chine. C’est le déficit de la balance commerciale qui silence l’Union Européenne. Prenons un exemple simple : 80% des ingrédients pharmaceutiques importés en Europe proviennent de la Chine. Et en pleine pandémie mondiale, ces produits sont cruciaux. 

Selon Samuel Cogolati qui est rappelons-le député européen, nous avons tort de dire qu’entre la Chine et l’Europe, « c’est David contre Goliath ». Il enchaine : « On est dans une relation d’interdépendance et je crois que l’on peut et on a l’obligation de hausser le ton. Parce que si vous ne faites rien, la chine va simplement continuer ». Le parlementaire rappelle que l’Union Européenne représente le premier bloc commercial du monde. Dans les faits, la Chine dépend de l’Europe pour vendre ses produits et a donc « besoin de relations économiques fortes avec des pays comme la Belgique ou la France ». Concrètement, une mesure qui fera pression sur la Chine est l’arrêt d’importation de produits issus du travail forcé. Cette piste est favorisée par Samuel Cogolati. De plus, il demande l’arrêt du « Business as usual » avec le Dragon.

Mais il faudrait que l’Union Européenne cesse le double jeu et parle d’une voix unique : cela va de soi avec la crédibilité de l’institution. Le jeune député explique son « devoir » envers la démocratie : « Il faut oser affirmer nos valeurs fondamentales et nos droits humains. Ces valeurs-là précèdent les intérêts commerciaux que peuvent avoir certaines entreprises privées en Europe. Je pense qu’en tant qu’élu politique, on défend et on représente avant tout les libertés fondamentales, les valeurs des droits humains, les peuples plutôt que Volkswagen, Zara ou Uniqlo. Je ne défends pas une somme d’intérêts privés moi. Je défends l’intérêt public en général. Je crois que cet intérêt général c’est de ne pas avoir des gens innocents enfermés dans des camps sans aucune raison ». Sa vision de l’Europe n’est néanmoins pas anticapitaliste, le député est pour une mondialisation dans le respect des droits humains et de l’écologie. 

 

L’IPAC, l’alliance interparlementaire sur la Chine : un nouvel espoir pour la reconnaissance du génocide des Ouïgours ?

 

Au-delà d’un frein administratif, c’est un frein politique qui bloque les prises de décisions fortes de l’Europe à l’encontre du gouvernement Chinois. En effet, à l’UE, la tendance est à la pacification. Comme nous l’avons évoqué, l’influence de la Chine dans le manège de la mondialisation paralyse une grande institution comme l’Union Européenne. C’est pourquoi l’IPAC ou l’Alliance interparlementaire sur la Chine est née en 2020. Samuel Cogolati en fait partie. La date de création est du 4 juin 2020, symbolique car jour d’anniversaire de la répression du régime chinois au Tiananmen. Ainsi, l’alliance est indépendante et elle réunit plus de 200 députés de tous pays, de tous bords politiques. On y compte 21 pays représentés comme le Japon, les États-Unis, la Lituanie ou la Malaisie par exemple. Cette initiative se veut plus efficace que les institutions connues pour contrer l’influence du régime chinois sur la scène internationale. Pavel Fischer est président de la commission des affaires étrangères au Sénat Tchèque et justifie l’IPAC : « Elle éclaire la réalité du danger posé par la Chine. Nos sociétés ont les mains liées et nos gouvernements défendent leurs intérêts économiques. Aux Parlements d’agir ». Fin octobre dernier, l’IPAC a tenu sa première réunion au G20. Au menu, l’alliance annonce sa campagne contre les accords d’extradition d’une soixantaine d’États avec la Chine. Le concept est simple : l’extradition est une procédure juridique par laquelle un État livre l’auteur d’une infraction à un étranger qui le réclame, pour qu’il puisse y être jugé où exécuter sa peine. Cela pose la question du sort des Tibétains bouddhistes ou des Taïwanais en cavale pour avoir manifesté contre le régime chinois. Samuel Cogolati avait auparavant demandé la suppression des traités d’extradition entre la Chine et la Belgique lors de sa résolution de juin 2021. Aujourd’hui, ce sont des députés de multiples parlements qui élèvent la demande à l’échelle européenne. Il affirme : « on [la Chine] peut faire des demandes pour transférer des prisonniers ou des personnes qui sont accusées de tout et de rien. Ça ne va pas ? On ne peut pas extrader quelqu’un vers la Chine, s’il risque la peine de mort ou la torture. Dans tous les cas, il n’y aura un procès absolument pas équitable parce qu’on sait que la justice n’est pas indépendante ni impartiale »

Bien que cette Alliance soit jeune et que son influence soit questionnée par quelques dissidents, une anecdote récente nous laisse penser le contraire. À Rome, lors de la réunion du G20 en octobre, des agents de Pékin ont tenté de saboter sa mise en place. En effet, les agents ont usurpé l’identité des coordinateurs de l’IPAC en envoyant des mails aux membres, annulant la réunion. C’est une défaite de Pékin qui témoigne d’une certaine inquiétude du Dragon de ces nouvelles initiatives à son encontre. Les droits humains primeront-ils sur la Chine dans les décennies à venir ?