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Illusions perdues : portrait d'une presse étrangement contemporaine

Par Darius Albisson

L’analyse de l’œuvre balzacienne, adaptée au cinéma en 2021, permet d’établir un parallèle évocateur entre l’état de l’espace médiatique des années 1820 et celui que nous connaissons. Du Corsaire-Satan à CNews : la presse à sensation perdure et se réinvente, toujours au détriment de la qualité de l’information. 

Scénarisé et réalisé par Xavier Giannoli, Illusions perdues reçoit de nombreuses éloges dans le monde du cinéma. Le film, tiré du roman de Balzac du même nom, nous plonge dans l’univers du trafic d’intérêts du Paris bourgeois de la Restauration et ce, particulièrement dans les domaines journalistiques et artistiques. 

Lucien du Rubempré est un jeune poète provincial. Par amour, il monte à Paris pour chercher du travail. Il fait la rencontre d’Etienne Lousteau, rédacteur au Corsaire – journal qui deviendra Corsaire-Satan pendant le film – qui sera son mentor et permettra son intégration dans les hautes sphères parisiennes. Naïf, Lucien découvre rapidement les vices d’une société fermée. Dans un passage, Lousteau questionne Lucien sur l’idée qu’il se fait du métier journaliste. Ce dernier lui répond crédulement « vous éclairez les gens sur l’art, le monde… » avant que Lousteau ne ricane et lui rétorque : « mon métier, c’est d’enrichir les actionnaires du journal ». Les scènes suivantes reprendront ce délaissement d’éthique journalistique au profit de la rentabilité, de la sensation et du spectacle. 

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Lousteau dans les bureaux du Corsaire

Au XIXe siècle, le spectacle médiatique se manifeste par la publications de « canards ». Dans Monographie de la presse parisienne… , Balzac définit ce type de papier comme la « relation du fait anormal, monstrueux, impossible et vrai, possible et faux ». A Paris, le canard peut relater un vol conséquent, un compte rendu d’affaire d’assassinat ou autres faits divers – que le romancier nomme « Fait-Paris ». Les débuts de la libéralisation de la presse pendant la Restauration permettent aux rédactions de propager les canards, accentuant par la même occasion le risque de prolifération de fausses nouvelles. Nombres d’actionnaires limitaient le financement de publications littéraires et artistiques au profit d’informations secondaires dont les lecteurs étaient friands. 

Près de deux siècles plus tard, le buzz semble caractériser la continuité historique du canard. Tout droit sorti du développement des NTIC (1), le phénomène est omniprésent et constitue, dans le champs politique, un frein au débat démocratique. Prenons l’exemple de l’intervention d’Anne Hidalgo, invitée le 19 octobre dernier sur LCI. Face à Elisabeth Martichoux, la candidate du PS aux élections présidentielles est interrogée sur des thèmes de campagne allant du pouvoir d’achat aux questions migratoires. Un inévitable aparté sur la candidature de Zemmour, et Hidalgo se lâche : « Éric Zemmour est un homme qui déteste les femmes ». La phrase est choc, la rédaction s’en réjouit. Dans la foulée, les médias s’empressent de publier des articles dont le titre reprends l’attaque ad hominem d’Hidalgo, négligeant les thèmes sociétaux cruciaux abordés dans la grande majorité du temps de parole de la candidate.

D’autres méthodes sont fréquemment utilisées par des chaines à sensation, à commencer par la mise en spectacle de l’information. Prépondérante sur les plateaux télévisés talk-show type TPMP d’aujourd’hui, la technique consiste à mettre en scène l’actualité, notamment en réduisant le débat démocratique à un clash.  Les présentateurs reçoivent des invités diamétralement opposés, et lancent des débats grand public avec la volonté de les confronter dans un véritable match de boxe. L’aspect intellectuel d’un débat sur un sujet de société est donc fréquemment réduit à des joutes verbales produisant leur lot de propos scandaleux ou polémiques.

Le buzz a pleinement intégré le jeu politique dans la mesure où les personnalités l’utilisent de manière récurrente et spontanée à des fins électorales. Le hic est qu’il détourne le consommateur ordinaire de l’information des véritables sujets de fond. De la même manière que la presse papier du XIXe accaparait ses lecteurs par la publication de canards, l’audiovisuel actuel se nourrit du buzz pour capter l’audimat. 

 

Une évolution structurelle de l’information ?

Au fond, ces récentes chaines d’informations s’inscrivent pleinement dans l’obsessionnelle demande d’immédiateté de l’information issue de la révolution numérique. Le citoyen ultra connecté aspire à des nouvelles en temps réel. La contrainte du temps chez les rédactions prend ainsi une ampleur démesurée écrasant l’éthique et le recul journalistique nécessaire au bon traitement de l’information. Ce phénomène amène inévitablement à des imprécisions dans la diffusion de l’information, voir même à de fausses nouvelles, à l’image de la prétendue arrestation de Xavier Dupont De Ligonnès en Octobre 2019 à l’aéroport de Glasgow. 

 

Cet évènement fut repris par l’entièreté de la presse quotidienne francophone - à l’exception de La Provence qui relatait l’évènement au conditionnel– et ce, alors que les médias n’avaient pour unique source la seule police écossaise. La minimisation de l’erreur dans l’actualité se manifeste déjà dans Illusions perdues : à peine nommé rédacteur en chef du Corsaire-Satan, Etienne Lousteau déclare solennellement le sourire en coin : « La ligne éditoriale sera claire. Le journal tiendra pour vrai tout ce qui est probable ! ». En bref, le droit naturel d’accessibilité à une information vérifiée est en partie bafoué par la frénésie du scandale. 

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BFMTV revenant en direct sur l'arrestation de Dupont de Ligonnès

Mais revenons-en à la source du problème. Si la majorité des entreprises médiatiques adoptent ce modèle effréné de presse à scandale, c’est parce que le mode de propriété médiatique le favorise. A l’image de toutes les entreprises, l’actionnaire est au centre de la prise de décision dans les assemblés générales des entreprises médiatiques. La majorité des médias fonctionnent sous la doctrine : « A capital égal, vote égal », concentrant le pouvoir dans les mains des actionnaires. Or, l’objectif premier de ces agents économiques n’est autre que d’accroitre leurs revenus. Augmenter la visibilité des contenus permet aux propriétaires d’augmenter les prix des annonces et ainsi percevoir des dividendes élevés. Il est tout à fait rationnel qu’une majorité d’actionnaires réduisent un média d’information à un média de sensation. A l’époque balzacienne, le modèle de financement par annonces publicitaires était en pleine expansion. Xavier Giannoli y fait allusion : « Au nom de la fausse rumeur, de la mauvaise foi et de l’annonce publicitaire, je te baptise journaliste » déclare le patron du Corsaire-Satan dans la scène d’intronisation de Lucien,  devenu l’incontournable poète du monde médiatique.

Néanmoins, après avoir formalisé le lien de dépendance de la presse envers les annonceurs, les actionnaires ont choisi de porter le coup fatal à la qualité de l’information : la baisse des coûts de production.

 

Les recettes d’une information bon marché 

Dans ce même objectif de rentabilité, les éditeurs privilégient des formats peu couteux sans grand travail journalistique, comme les plateaux dans l’audiovisuel. « L’omniprésence du plateau procède du modèle économique bon marché », affirme Sophie Eustache pour Le Monde Diplomatique en s’appuyant sur une déclaration d’Antoine Genton, ancien patron d’I-Télé (baptisé CNews après son rachat par Bolloré) : « Non seulement ces émissions fonctionnent, mais, en plus, elles ne coûtent pas cher. Remplir une heure d’antenne avec un débat entre trois ou quatre personnes payées chacune moins de 200 euros — quand elles sont payées —, ça ramène le coût éditorial d’une émission à 1 000 euros, quand une heure d’antenne avec des reportages coûte dix ou quinze fois plus. Il y a donc aussi une dimension économique dans le choix d’installer des débats à l’antenne, et je comprends qu’un chef d’entreprise le fasse »

Idem pour la presse écrite : « S’il n’y avait pas de journalistes et pas d’ouvriers du livre, les éditeurs de journaux seraient des gens heureux » affirmait Robert Hersant en 1967 dans interview à L’Expansion. Aujourd’hui, son souhait s’apprête à être exaucé. Le prix de la pige a dégringolé (autour de 60€ le feuillet), de nombreux journalistes pigistes peinent à atteindre 600€ de revenu par mois et le nombre de journalistes détenteurs de carte de presse est en chute libre (entre 2008 et 2019, le nombre de détenteurs de carte de presse a chuté de 10% selon la CCIJP (2). Il est plus probable que la défection de la profession ainsi que l’augmentation des desk-weber dans les rédactions proviennent de restrictions budgétaires que de réelles aspirations de la part des rédacteurs à copier-coller jours et nuits les dépêches AFP… 

Les plus aventuriers des reporters n’échappent pas à la tendance ; Olivier Goujon raconte sa mésaventure syrienne dans Ces cons de journalistes (3). En 2015, il part plusieurs semaines couvrir la potentielle naissance de la nation kurde pour 6000 signes chez L’Obs et la ridicule somme de 500€. Après avoir « payé des soldats kurdes pour assurer sa sécurité », « traversé des terrains minés » et « dormi au milieu de cadavres », l’hebdomadaire lui annonce l’annulation de l’offre pour le motif suivant : « plafond de piges pour 2015 déjà atteint »

Le groupe Reworld Média, détenant entre autre les magazines Closer, Grazia ou Science&Vie, est expert dans l’anéantissement des carrières de journaliste. D’abord, ce groupe de mécènes philanthropiques a précipité le départ des rédacteurs de Science&Vie après que ces-derniers aient refusé de voir arriver comme responsable éditorial des contenus du site un ingénieur spécialiste en référencement web. « Science&Vie va juste essayer de suivre les thèmes sur lesquels il y a une grande demande, et de produire dans les deux heures un article pour pouvoir être classé dans Google News en première page » explique Hervé Poirier – ancien chef de rédaction du magazine scientifique - dans une tribune accordé à Acrimed. La rédaction de Science&Vie se vident au même rythme que la qualité de leur publications. En effet, les nouveaux dirigeants propagent consciemment ou non, d’éparses fake news scientifiques ; le tout en profitant de l’image de marque d’un média de centenaire extrêmement respecté et consulté par 4,2 millions de lecteurs par mois encore aujourd’hui. 

Mais ce n’est pas tout. Peu avant que Reworld Media ne rachète les parts de Grazia du groupe Mondadori en 2019, les journalistes de la rédaction ont appris que le groupe avait pour habitude de sous-traiter des agences roumaines et malgaches payées plusieurs dizaines d’euro pour bricoler quelques magazines. Dans la perspective de dégager des marges bénéficiaires, Reworld Media a donc bel et bien concrétisé le paradoxe absurde de délocaliser la production de l’information. 

Cette chute de l’investissement dans le traitement de l’information a des conséquences préoccupantes sur sa qualité (homogénéité, autocensure). La situation instable des journalistes les dissuade de traiter des sujets en lien avec son propriétaire. Lors d’une interview pour le média en ligne Blast,  Jean-Baptiste Rivoire, ancien rédacteur en chef adjoint de Spécial Investigation sur Canal+ raconte les pressions subies par les journalistes à l’arrive de Vincent Bolloré au capital de la chaine. La censure s’est opérée très vite. « En mai 2015, on fait une enquête sur le Crédit Mutuel qui est une banque dirigée par un ami de Vincent Bolloré (Michel Lucas) et qui, apparemment, l’a aidé à prendre le contrôle de Canal. […] Peu après , des lanceurs d'alerte qui viennent de l'intérieur de cette banque nous alertent en nous disant qu’ils avaient des infos comme quoi notre enquête allait être censurée». En 2016, Spécial Investigation est exclu des programmes, deux ans avant l’éviction des Guignols de l’Info… ».

 

Une grande réforme de l’information indispensable

Dès lors, comment sortir les médias de cette logique purement économique ? L’essor des médias indépendants est une première piste. Les exemples ne manquent pas : Le 1, Epsiloon (fondé par d’anciens journalistes de Science&Vie) dans la presse écrite ou Blast (31 Millions de vues cumulées depuis sa création il y a un an) et Médiapart (qui a vu augmenter son chiffre d’affaire de 22% en 2020) sur Internet. S’affranchissant de la grande toile de concentration médiatique, ils prennent à contrepied le mode de financement classique des entreprises de presse et doivent leur succès à la liberté rédactionnelle de leurs salariés, octroyant aux citoyens une alternative essentielle dans leur droit à l’information. Une réussite certes, mais qui ne peut dissimuler leur fragilité. Quelques soit leur statut juridique (fond de dotation, société coopérative ou association), ces structures ne sont guère pérennes car elles souffrent de problème de financement et de prise de décision.

 

Au vu de l’instabilité de ces nouveaux médias, certains implorent une aide régalienne dans la perspective de refonder la propriété médiatique.

 

Julia Cagé et Benoit Huet, respectivement économiste et juriste, proposent dans leur ouvrage L’Information est un Bien Public (4) une « loi de démocratisation de l’information » visant à « poser les bases légales d’un nouveau modèle de propriété des médias ». Briser le monopole décisionnaire des actionnaires d’entreprises médiatiques est indispensable. C’est pourquoi ils proposent que celles-ci « comptent au sein de leurs organes de gouvernance […] au moins la moitié de représentants des salariés, parmi lesquels au moins deux tiers de journalistes ». Autre mesure, « […] le média doit affecter une fraction au moins égale à 70% des bénéfices de l’exercice à la constitution d’une réserve statutaire et obligatoire consacrée au maintien ou au développement de l’activité de l’entreprise. Cette réserve ne peut faire l’objet d’aucun versement sous la forme de dividende », ce qui permettrait d’éviter toute tentation des propriétaires d’augmenter les marges en diminuant les charges tout en investissant davantage dans la production de l’information (salaires, financement de projets). Nous évoquerons une dernière proposition originale, les BIMs (Bons pour l’indépendance des médias). Le concept : « donner chaque année à chaque citoyen un bon d’une valeur de 10€ qu’il pourrait allouer au média de son choix ». La mesure permettrait de soutenir les plus petites structures médiatiques, de refléter les préférences citoyennes globales en terme de contenu médiatique et de remplacer « l’ensemble des aides directes qui souffrent de leur complexité » (fond de soutien à l’émergence et à l’innovation dans la presse, calcul des cotisations sociales des journalistes).

 

In fine, l’action publique devrait inciter ou contraindre les structures médiatiques françaises à trouver le point d’équilibre entre un financement adéquat et une gouvernance démocratique dans la perspective de tendre vers une information pertinente, et ainsi y retrouver nos illusions perdues.

(1) NTIC : Nouvelles technologies de l’information et de la communication

(2) CCIJP : Commission de la carte d'identité des journalistes professionnels

(3) Ces cons de journalistes, Olivier Goujon éditions Max Milo 2019

(4) L’information est un bien public, Julia Cagé et Benoit Huet, 2021, éditions Seuil