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Hooligans et groupes Ultras : si différents et si proches à la fois

Par Célien Milioni-Brunet

Ultra ou hooligan ? Deux appellations que beaucoup confondent et qui sont, pourtant, bien distinctes l’une de l’autre. De leur naissance jusqu’à leurs idéologies, Le Troisième Œil vous propose de plonger dans l’histoire de deux groupes aujourd’hui invétérés dans le monde du football.

Contrairement à ce que tout porte à croire, l'hooliganisme n’est pas réellement né au XXe siècle. Il est en réalité le simple prolongement des nombreuses violences manifestées il y a plus de 2000 ans dans des arènes de combat à Rome ou dans des courses de char en Grèce Antique. 

La mouvance Ultra, elle, trouve ses origines dans les années 1960, véritable tournant dans l’histoire du sport. L’Europe connaît alors ses premiers groupes d’Ultras, avec notamment la Fossa Dei Leoni, Ultras du Milan AC en Italie, ce qui entraînera la création de nouveaux groupes dans le pays, comme à Naples ou Rome par exemple. L’âme de ces groupes se traduit par une volonté bien simple : chanter, danser et animer dans un seul et même but, celui de galvaniser les joueurs. Par la suite, des pays se sentant proches de cette idéologie décident eux-aussi de créer leurs groupes Ultras, c’est le cas en Espagne ou au Portugal. 

 

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La Fossa Dei Leoni, premier groupe Ultra en Europe.

Dans le même temps, les hooligans continuent leur ascension en Europe. D’abord implantée en Angleterre, la culture hooligan se propage au fil des années en Belgique, Allemagne, ou même aux Pays-Bas. Une culture qui se veut violente, une culture de la « bagarre » contre ceux qui s’opposent à elle. 

En France, le groupe Commando Ultra à Marseille est le premier à faire son apparition en 1984, suivi de près par les Boulogne Boys du Paris SG en 1985 ainsi que la Brigade Sud de Nice la même année.  De nos jours, la culture hooligan est bien plus présente au nord qu’au sud, ce qui reflète bien le point de vue historique du « conflit ». 

 

Des évènements tragiques qui poussent à l’amalgame

 

Alors que beaucoup de groupes Ultras continuent de se créer dans les années 1980, l’apogée du hooliganisme fait son apparition durant cette même période. En Angleterre mais aussi dans d’autres pays, une « terreur des stades » s’installe, avec une peur réelle des hooligans. Bagarres de rue, incidents impactant des civils, magasins retournés, conflits avec les services d’autorité, le hooliganisme manifeste une terrible violence aux abords des stades, créant une peur générale autour d’eux. 

Mais ce sont surtout deux évènements qui révèlent la violence excessive du groupe : le drame du Heysel et la catastrophe d’Hillsborough. En 1985 à Bruxelles, le monde entier assistait à ce qui devait être une finale d’anthologie, opposant la Juventus de Turin au grand Liverpool. Alors que le match n’a pas encore débuté, les hooligans des Reds étouffent dans leur propre tribune les Turinois, ce qui entraîne la mort de 39 personnes et provoque 600 blessés. 

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Le drame du Heysel, 1985.

Quatre ans plus tard, à Sheffield cette fois-ci, ce même Liverpool affronte Nottingham Forrest en demi-finale de Coupe d’Angleterre. Alors que le hooliganisme montait en puissance et causait entre autres l’interdiction des clubs anglais de jouer la coupe d’Europe, les deux clubs s’affrontent dans un climat tendu. En raison de bousculades de supporters trop nombreux et d’un dispositif de police fautif, de nombreux hooligans ont pu accéder aux virages sans billets. La tribune Pen 3 cède alors sous la pression et écrase ses spectateurs. Bilan : 96 morts et 766 blessés.

Des évènements qui restent gravés dans la mémoire de tous, et qui sont considérés comme deux des actes les plus dramatiques de l’histoire du football. 

S’en suivront d’autres incidents les uns les plus graves que les autres, plongeant le football dans ses années les plus brutales. C’est ce qui marquera le début d’une haine anti-supporters, ou plus simplement le commencement d’une assimilation entre Ultras et hooligans. 

 

L’apologie de la violence comme marque de fabrique des hooligans… 

 

Depuis ces incidents mais pas que, le football renvoie une image de violence à travers la société. De ce fait, il est difficile de faire la différence entre hooligans et Ultras. Pour les néophytes, un ultra c’est un homme, crâne rasé, tatouage sur les bras, parfois couverts d’un pull Lonsdale et qui n’attend qu’une chose : que ça dégénère. Cependant, la réalité est toute autre. 

Un Ultra est un acteur du match : il supporte son équipe en animant, chantant et faisant les déplacements. Il se distingue comme le meilleur supporter avec une forte volonté d’instaurer un Douzième homme. Un hooligan, lui, se montre plus acteur de l’envers du match. Selon Benoît, supporter des Green Angels de l’AS Saint-Etienne, un Ultra doit "se dévouer pour sa ville et son club pour transmettre sa passion”. Comme l’explique parfaitement Nicolas Hourcade (sociologue spécialiste du supportérisme), le groupe hooligan est défini comme une « bande informelle (non associative) qui recherche la violence entre hooligans ou contre des membres de la police »

Alors qu’un Ultra n’utilise la violence qu’en cas extrême, bien que ces propos soient à nuancer, l’agressivité se distingue comme la base des mouvements hooligans. Celui-ci a tendance à utiliser le football comme prétexte pour exprimer sa violence. Alors oui, les idées de certaines tribunes sont parfois extrémistes et l’amour du maillot pousse parfois les Ultras à commettre des actes impardonnables. Pourtant, la plupart des ultras condamnent cette violence qu’ils refusent afin de se dévouer à l’amour du maillot. Ils se définissent comme « quelqu’un qui donne tout pour son club, prêt à sacrifier de son temps pour défendre ses couleurs », affirme Amaury, jeune Ultra des Dogues Virage Est de Lille. Pour lui, c’est « triste que l’on confonde les deux, car un Ultra est plus susceptible de se battre pour son club qu’un hooligan, qui lui se battra pour son seul plaisir ». Un amalgame récurrent qui vient ternir l’image des « vrais supporters ».

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Hooligans anglais à Marseille lors de l'Euro 2016.

Des distinctions à établir dans l’être et le paraître 

 

Si la promotion de la violence est une caractéristique propre au hooliganisme, d’autres différences existent entre les deux termes. Les Ultras possèdent un caractère officiel - à travers des associations légales - que n’ont pas les hooligans, phénomène non reconnu par les clubs et autorités nationales. Possédant des cartes membres de leur groupe de supporters, beaucoup d'Ultras se considèrent comme membre d'une seconde famille. C’est le cas pour Benoit par exemple, qui nous explique qu’en plus d’être un collectif, “les Green Angels peuvent se rapprocher d’une famille du fait de liens très forts entre membres". 

 

De plus, les contacts au sein du club sont récurrents entre les Ultras et les clubs : Un Ultra est en réalité une sorte de « syndicaliste du sport » qui, en plus de soutenir son équipe, peut également faire passer des messages à la direction.  Les banderoles que l’on voit au sein des tribunes, qu’elles soient humoristiques ou non, sont d’ailleurs toujours l’œuvre des groupes Ultras, plutôt que celle des hooligans. Des réunions ont parfois lieu entre représentants des groupes de supporters, et des personnes hautement placées au club. Nous pouvons citer entre autres la rencontre  Aulas – Bad Gones à Lyon en 2018 ou celle entre les Ultramarines des Girondins et la mairie de Bordeaux survenue l’année dernière, pour sauver le club de la crise.

Enfin, contrairement à ce que beaucoup pensent, les Ultras mettent désormais de côté la politique. Durant des années, il y avait une bataille entre les idéaux politiques en tribunes. Parfois même dans le même stade, comme à Paris, où s’affrontaient la idéaux racistes et xénophobes du groupe Ultra Boulogne Boys, contre ceux anti-racistes et anti-fascistes du virage d’Auteuil. Certains combats se poursuivent de nos jours mais ils se raréfient. Aujourd’hui, les vestiges de ces actes politiques restent ancrés dans l’image que l'on a d’un club et des idées sont propres à certains virages. Dans le cas inverse, les hooligans sont régulièrement liés à des groupes d’extrême droite et le revendiquent très souvent. Il est d’ailleurs possible de voir s’unir des hooligans de clubs rivaux autour d’une même idée politique, comme à la Bourse de Bruxelles en 2016 par exemple, où se sont rassemblés les hooligans d’Anderlecht, Bruges ou Liège, afin de prôner des idées fortement marquées à l'extrême droite, chose inconcevable chez les Ultras. 

 

Alors que ces deux mouvances ne se ressemblent finalement que peu, l’amalgame est entretenu par nombre de clubs et de médias qui souhaiteraient voire la disparition pure et simple des Ultras, dernier bastion de contestation dans le football business.