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L’écologie sans justice sociale : un pari risqué

Par Séverin Lahaye

Le mois dernier, des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre ont embrasé le Kazakhstan. La conjecture politique, sociale et énergétique à l’origine des soulèvements populaires rappelle indiscutablement celle ayant entrainée les premières manifestations des Gilets Jaunes en France, et vient questionner la place accordée à la justice sociale au sein des politiques publiques. 

La hausse des prix du gaz liquéfié, principal carburant des véhicules du pays d’Asie centrale, constituerait la première cause des émeutes : « Le gouvernement a voulu mettre fin aux subventions des prix du Gaz Naturel Liquéfié pour les consommateurs, avec un marché qui, à la place, fixe les prix. Ces derniers jours, les prix au litre de GNL sont passés de 60 tengues à 120 » explique Michaël Levystone, chercheur à l’IFRI (Institut Français des Relations Internationales) pour TV5 Monde. Les manifestants ont ensuite étoffé leurs revendications de propositions politiques, économiques et sociales, à l’image des Gilets Jaunes en France où des citoyens tirés au sort lors de la Convention Citoyenne pour le Climat ont proposé un panel de propositions écologiques et politiques.

Ces deux exemples nous permettent d’affirmer ceci : la consommation d’énergie primaire par personne d’un pays est un des facteurs permettant la stabilité politique et la prospérité de ce dernier.

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La carte ci-dessus permet d’étayer notre propos : les pays riches et stables possèdent pour la plupart une consommation d’énergie par personne élevée. Ce premier élément est évidemment à nuancer : les causes ainsi que les liens entre elles à l’origine d’une instabilité politique sont généralement diverses, à intensité variable, et dépendent d’un nombre incalculable de facteurs indépendant de l’énergie. 

En outre, les disparités entre les individus varient également au sein des pays, notamment en fonction de leurs richesses : l’empreinte carbone d’un milliardaire est quelque peu différente du paysan indien du fin fond du Cachemire. 

Pourquoi cette démonstration ? 

Aujourd’hui, les vecteurs d’énergie fossiles (ou sources) dans le monde représentent 80% du mix énergétique mondial et leur combustion émet certaines molécules, dont notamment le dioxyde de carbone (CO2) et le méthane (CH4) à l’origine d’un phénomène plutôt gênant : le changement climatique. Ainsi, qui dit consommation d’énergie importante dit émissions de gaz à effets de serre (GES) importantes. Simple et efficace. Le groupe I du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC, IPCC en anglais) synthétisant les connaissances scientifiques sur le climat indique dans le Résumé pour Décideur paru en août 2021 que « Le réchauffement planétaire dépassera les 1,5 °C et 2 °C au cours du XXIe siècle, à moins que des réductions importantes des émissions de CO2 et d’autres gaz à effet de serre n’interviennent dans les prochaines décennies ».

D’ailleurs, si à la suite de cette démonstration, vos pensées vont des classiques « il est trop tard pour agir » à « mais la France c’est que 1% des émissions ! » en passant par « la technologie va nous sauver », vous trouverez ici un article du média écolo Bon pote  répondant point par point à chaque discours justifiant l’inaction climatique et le statut quo. Mais revenons-en au point : si nous souhaitons préserver des conditions de vie stables pour l’homme sur Terre, nous devons faire la « transition énergétique », c’est-à-dire passer d’un mix énergétique mondial reposant sur les énergies fossiles à un mix neutre en émissions de CO2. Nous ne détaillerons pas dans cet article les différences entre mix électrique, mix énergétique, leurs évolutions vers la neutralité carbone proposées par différents rapports, et ce que cela implique sur nos modes de vie. Nous nous attarderons ici à étudier comment les inégalités sociales interagissent avec les mesures publiques adoptées par les dirigeants.

L’exemple du Kazakhstan illustre à quel point inciter économiquement une population à se passer progressivement de moyens de transports polluants peut finalement conduire à des troubles politiques importants. La question est donc : comment faire en sorte qu’une politique écologique soit considérée comme juste par l’ensemble de la population?

En France, le Haut Conseil pour le Climat (HCC) est un organisme indépendant chargé d’évaluer la stratégie du gouvernement en matière de climat, tenu de respecter les engagements climatiques pris lors de la COP 21 à Paris. Pour cela, la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC) vise la neutralité carbone en 2050 (c’est-à-dire une même quantité d’émissions émises que captées par les puits de carbone, vivants ou technologiques). « Ce document fixe des objectifs détaillés pour chacun des grands secteurs : les transports, l’agriculture, l’industrie, les bâtiments, la production d’énergie, les déchets et les puits de carbone. La SNBC fixe également des budgets carbones, c’est-à-dire un montant indicatif maximum d’émissions à ne pas dépasser » indique le rapport Grand Public 2021 du HCC, avant de rappeler plus loin que « le réchauffement climatique a déjà de fortes répercussions sur notre territoire ».

Ce rapport indique également qu’en France, l’empreinte carbone, mesurant les émissions liées à la consommation des biens et services des Français, en comptabilisant les importations et les exportations est d’environ 10 t éqCO2 (« équivalent CO2 », comptabilisant le CO2 et les autres gaz à effet de serre (GES) contribuant au réchauffement planétaire). D'ailleurs, il ne faut pas confondre émissions territoriales et empreinte carbone : la première ne comptabilise que les émissions émises sur le territoire français, elle n’est donc « que » de 6,5 t éqCO2 (notamment en raison du mix électrique quasiment neutre en carbone et de la faible industrialisation du pays).

Je vous invite à consulter ce rapport, ne serait-ce que pour avoir en tête les principaux secteurs d’émissions de GES en France, la stratégie déployée par l’Etat pour respecter ses engagements climatiques, et surtout les recommandations, critiques et limites énoncées par les experts de cet organisme concernant les mesures prises par le gouvernement. Ainsi, bien que le rôle de l’Etat soit crucial pour la planification de la transition énergétique, nous devons également être conscients de l’importance des actions individuelles pour diminuer notre empreinte carbone. Car la somme de ces efforts individuels peut avoir un pouvoir significatif sur le pouvoir politique et l’efficacité de ses actions prises pour tenir nos engagements climatiques.  « Il faut déclencher un changement radical et profond du système dans lequel nous évoluons. Pour atteindre la part restante de la baisse des émissions, c’est à l’État et aux entreprises d’investir massivement pour transformer le système sociotechnique », rappelle l’étude Faire sa part de l’entreprise Carbone 4. L’impact des gestes individuels est extrêmement important, mais celui de la planification étatique et de la prise en main du secteur privé l’est encore plus. Nous arrivons ici au paradoxe soulevé par le mouvement populaire des Gilets Jaunes en France. L’Etat, dans l’optique de diminuer l’usage du transport routier, émetteur de CO2, augmente les taxes sur les carburants afin d’inciter les individus à se passer de leur voiture, mais provoque en retour une réaction populaire extrêmement forte. Ainsi, une politique publique écologique est-elle vouée à engendrer une réaction contestataire ?

Les inégalités face au changement climatique 

En fait, la bêtise politique de la mesure prise par le gouvernement réside dans sa volonté d’adresser la même contrainte aux français, sans distinction de classes sociales. En effet, comme précisé précédemment, un individu consomme plus d’énergie, donc émet plus de GES en fonction de la taille de son revenu.

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Le graphique ci-dessus provient de l’étude L'empreinte carbone des ménages français parue en 2020 aux presses de l’Observatoire Français des Conjonctures Economiques (OFCE). Détaillons-le de façon précise : le décile 1 est le niveau de revenu qui sépare les 10 % des ménages les plus pauvres des 90 % les plus riches. Ainsi, en classant les ménages français suivant la taille de leur revenu, la valeur séparant le décile 1 des 9 autres déciles est d’environ 7500 euros (26000 euros pour le décile 5, 82000 euros pour le décile 10). Mais l’information principale de ce graphique est la suivante : l’empreinte carbone des ménages est proportionnelle à leur niveau de revenu. Quand une personne n’a que 7500 euros annuels à dépenser, elle ne prend pas l’avion, elle n’achète pas de SUV, pas de gadgets technologiques hors de prix, elle se chauffe moins, etc. Encore une fois, rappelons que les disparités sont marquées au sein des déciles : certains ménages peuvent faire plus attention que d’autres à leur empreinte carbone, qu’ils appartiennent au premier ou au dernier décile.

D’ailleurs, si certains d’entre vous souhaitent calculer leur empreinte carbone, le simulateur de l’ADEME permet de le faire, et propose des actions efficaces pour diminuer votre empreinte en fonction de vos postes d’émissions les plus élevés !

Comprendre les manifestations populaires du Kazakhstan ou des Gilets Jaunes à l’aune de ces informations devient maintenant plus simple. Il est évident qu’instaurer une hausse du prix des carburants impacte les ménages de façon inégale, et peut provoquer des protestations au sein d’une population. Les députés François Ruffin (LFI) et Delphine Batho (Génération Ecologie) dans leur proposition de loi de juin 2020 n’avaient pas « oublié » la proportionnalité des émissions de CO2 par rapport à la richesse des ménages : « on l’a vu pour la taxe carbone lors du mouvement des Gilets jaunes : la taxation restera indolore pour les voyageurs les plus aisés, et les plus réguliers. Tandis que les plus modestes, qui sont déjà les voyageurs les plus rares, la ressentiront comme une barrière de plus ». Cette proposition de loi, à la différence de la taxe carbone, s'articulent autour de la justice sociale par l’instauration d’un quota de carbone sur les trajets en avion, équivalent à un nombre de kilomètres parcourus par an. De fait, en s’attaquant au volume de dioxyde de carbone émis par le trajet en avion, et non simplement au prix, les députés ne favorisent pas les plus aisés et participent « à lancer le débat sur un système de quotas équitables pour organiser la décroissance du trafic aérien », transport responsable de 2% des émissions de CO2 en 2020. 

La prise en compte des inégalités : l’enjeu majeur d’une politique écologique

Une des solutions à la décarbonation de nos économies serait donc la mise en place de quotas limitant l’offre et la demande de secteurs économiques liés aux émissions de gaz à effets de serre. Néanmoins, elle devrait être au préalable précédée d’une approche intersectionnelle, c’est-à-dire d’une étude des vulnérabilités des populations en fonction des contextes, de la classe, du genre, de la catégorie de sexualité, ou encore de l’âge qui jouent un rôle déterminant dans la forme qu’un rapport de domination peut prendre. « L’intersectionnalité est donc porteuse d’une exigence conceptuelle forte : rendre compte de la complexité et du caractère historique des rapports sociaux » écrivent les sociologues Eléonore Lépinard et Sarah Mazouz dans un article pour la revue Mouvement.  

En 2014, le rapport d’évaluation du groupe II du GIEC, chargé d’étudier les conséquences, l’adaptation et la vulnérabilité des sociétés, explique dans le Résumé pour les Décideurs : « Les différences de vulnérabilité et d’exposition résultent de facteurs de stress non climatiques et d’inégalités multidimensionnelles souvent causés par un développement inégal. […] Les populations qui sont marginalisées sur le plan social, économique, culturel, politique, institutionnel ou autrement sont particulièrement vulnérables au changement climatique ainsi qu’à certaines stratégies d’adaptation et d’atténuation. Cette vulnérabilité accrue est rarement attribuable à une cause unique ; elle est plutôt due à l’interaction de processus sociaux qui provoque l’inégalité du statut socio-économique et des revenus ainsi que du degré d’exposition. Ces processus sociaux incluent par exemple la discrimination fondée sur le sexe, la classe sociale, l’ethnie, l’âge et l’état physique ». La lecture de ce rapport éclaire la façon dont les mesures prises par les dirigeants prennent en compte (ou non) cette dimension sociale, jouant un rôle crucial dans l’efficacité de notre adaptation et atténuation face au changement climatique. 

En France, l’organisation Notre Affaire à Tous a publié en décembre 2020 un rapport complet sur le sujet, intitulé « Un climat d’inégalités ». Y sont présentées et analysées les vulnérabilités des différentes catégories de population en France : classes sociales, populations racisées (minorités ethniques et peuples autochtones), âge, genre, ainsi que les inégalités territoriales. « L’intersection entre l’appartenance à une classe sociale défavorisée et les discriminations raciales accentue la vulnérabilité des minorités ethniques, qui ont moins de possibilités d’adaptation face aux changements climatiques » affirment les auteurs du rapport. A partir d’une approche intersectionnelle appuyée par des témoignages percutants, le rapport dresse un panorama précis et détaillé des injustices criantes et des rapports de domination auxquels sont confrontés les minorités sociales, bien qu’elles soient les moins émettrices de gaz à effet de serre.

Il me semble également important de rappeler l’impact du développement de nos économies occidentales par rapport à celle des pays des Suds, et de l’importance d’allouer des fonds financiers conséquents à ces pays pour qu’eux aussi puissent engager des mesures publiques d’adaptation et d’atténuation. Nombre de risques liés au changement climatique « posent des défis particuliers pour les pays les moins développés et les collectivités vulnérables, compte tenu des capacités limitées dont ils disposent pour y faire face » rappelle le Résumé pour Décideurs du groupe II. Malheureusement, Gaël Giraud (économiste) et Loïc Giaccone (journaliste et doctorant) indiquent pour La Croix que « Les pays industrialisés renâclent toujours à fournir les fonds qu’ils se sont engagés à donner aux pays des Suds pour les aider à réduire leurs émissions, et à s’adapter aux impacts qui les frappent déjà de plein fouet. Les pays industrialisés, dont l’UE et les États-Unis, bloquent également les négociations autour des « pertes et dommages » : les indemnités demandées par les pays touchés par des conséquences irréversibles du changement climatique ».

Récemment, l’excellent média Carbon Brief montrait que de nombreux pays d'Afrique, ainsi que ceux connaissant des conflits armés sur leur territoire n’avaient pas accès aux fonds mis de côté pour les préparer au changement climatique.

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« La capacité institutionnelle et la faible organisation bureaucratique a rendu plus difficile pour beaucoup d'entre eux l'accès aux fonds », indiquent les auteurs. Ainsi, distinguer les promesses de justice climatique de l’efficacité des mesures prises paraît déterminant pour assurer à ces pays une capacité financière conséquente pour qu’eux aussi puissent transitionner leur modèle.

Pour conclure, il est évident que les soulèvements populaires du Kazakhstan et des Gilets Jaunes sont d’abord le fruit de choix politiques et économiques, et non de contraintes matérielles ou énergétiques (du moins pour l’instant). Si certains Français ne mangent pas, ce n’est pas encore parce que la nourriture manque de manière intrinsèque dans le pays, mais plutôt en raison de règles économiques considérées « immuables » par nos dirigeants. L’intersectionnalité permet à chaque mesure écologique d’être juste, et induit une corrélation fondamentale entre le respect de la dignité humaine et la pertinence écologique. « Il est donc encore temps de s’attaquer à la redéfinition de notre modèle de civilisation » écrit Cyrus Farhangi, consultant spécialiste des questions énergétiques. « Cela suppose, bien entendu, de renoncer à la société de consommation et à ce modèle qui surveille la croissance des échanges, à ce modèle dans lequel la justice sociale n’est qu’un « sous-produit vertueux » de la croissance. […] Questionner l’utilité sociale des choses, des actes et des modes de consommation, la légitimité des inégalités et des fictions sociales est plus que jamais une impérieuse nécessité si nous voulons préserver la survie de notre espèce ». Nous ne pouvons dépolitiser l’écologie, ni la réduire à la question du militantisme, comme l’explique la journaliste Salomé Saqué sur le plateau de France 5. L’écologie doit être la pierre angulaire de toutes les politiques publiques, et le plus tôt possible serait le mieux si nous voulons limiter le réchauffement climatique à 2°C.


 

Notes :

 

L’énergie primaire désigne les différentes sources d’énergie disponibles avant transformation. Elle englobe notamment l’énergie du vent, du soleil, de la chaleur terrestre, de l’eau stockée dans un barrage, des combustibles renouvelables ou fossiles.

Pour aller plus loin, un excellent article de Loïc Giaccone sur les liens entre climat et intersectionnalité dont j’ai tiré de nombreuses sources présentes dans cet article.

Crédits image : Russel Cheyne / Reuters