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 DOLLAR SIGNS IN HIS EYES, GOLD IN HER TEETH, Jay Delay 

La dérive pro-système du Bitcoin

Par Darius Albisson

Bruxelles les taxe, Pékin les interdit. Alors que certains États leur mènent une guerre intense, les cryptomonnaies semblent s’imposer dans de nombreux pays en manque de stabilité socio-économique. Treize ans après sa mise en circulation, Bitcoin inquiète autant qu’il fascine, mais reste surtout un objet numérique flou pour la grande majorité. Pourtant, son enjeu est désormais crucial, s’invitant au-delà de l’aspect financier, aux questions politiques et diplomatiques. Retour sur la création, l’expansion et la dérive d’une monnaie qui fait débat et s’éloigne de l’idylle de son créateur.

Satoshi Nakamoto est un utilisateur. Son genre et le nombre d’individus cachés derrière ce pseudonyme reste inconnu. Il est probable qu’il descende du groupe d’activiste des cyberpunks, né dans les années 1990 et dont la doctrine est la protection de la vie privée face aux gouvernements et compagnies qui utiliseraient la cryptographie afin d’asseoir leur contrôle. L’un des plus influents d’entre eux, Éric Hughes, résumait en ses mots : « Nous ne pouvons attendre des gouvernements, des entreprises et des autres organisations majeures sans visage de nous accorder une vie privée par acte de bienveillance ». Pour les cyberpunks, Internet est une plateforme formidable pour s’abstraire de la régulation des banques et des États. Mais elle a une limite : sa monnaie. La monnaie sur internet peut être copiée. C’est le problème de la « double dépense », un acte frauduleux dans lequel le même jeton numérique est dépensé plus d'une fois, par duplication du fichier numérique. Comme dans le cas de la fausse monnaie, cette création d’une nouvelle quantité monétaire qui n’existait pas auparavant mène inévitablement à l'inflation, diminuant par la même occasion la confiance des utilisateurs envers la monnaie d’échange. Il fallut donc créer l’unicité numérique.

C’est le 31 octobre 2008, date de parution du Livre Blanc, que Satoshi invente une miraculeuse technologie solutionnant le problème de la double dépense : la « blockchain ». Dans l’optique de développement du Bitcoin, il établit dans ce manifeste de 8 pages un système monétaire décentralisé -- sans intermédiaire bancaire ou étatique -- ayant pour but de préserver l’anonymat des transactions au nom de la protection de la vie privée. Notons par ailleurs que l’effervescence d’une période de contestation monétaire était propice, tant le système bancaire était tenu pour responsable de la crise des subprimes qui éclatait quelques mois plus tôt.

 

Le fonctionnement de la blockchain est le suivant : lorsqu’une transaction est effectuée, elle doit être validée par un réseau d’ordinateurs qui la vérifient par des calculs cryptographiques. Approuvée, la transaction prend la forme d’un bloc mis en réseau avec les autres transactions. Les dépenses, dans le Bitcoin, sont donc traçables tout en restant anonymes. Pour Satoshi, cette technologie est une révolution du monde de la finance car elle supprime le gage de confiance qu’acheteurs et vendeurs doivent avoir envers une monnaie et les intermédiaires la contrôlant. « Le besoin est d’avoir un système de paiement électronique basé sur une preuve cryptographique au lieu de la confiance, permettant à deux parties volontaires de réaliser entre elles des transactions sans le besoin d’un tiers de confiance. Des transactions calculatoirement incommodes à inverser protégeraient les vendeurs de la fraude, et des mécanismes habituels de dépôt pourraient être aisément implémentés pour protéger les acheteurs », enseigne le Livre Blanc.

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Fini pour l’aspect technique et historique, concentrons-nous sur les enjeux contemporains de cette monnaie autoproclamée antisystème. 

 

 

Une demande croissante dans les pays faillis

Treize ans et demi plus tard, les fermes de minage pullulent, le Bitcoin est la monnaie numérique de référence et a atteint son pic le 10 novembre dernier (63 000 € pour une unité). Les grands de la finance se sont certes prêtés au jeu mais ils ne sont pas les seuls.

Alors que les démocraties occidentales bloquaient l’accès de la Russie au système Swift du fait de l’offensive en Ukraine, les résidents russes ont massivement investi dans le Bitcoin. Selon The Financial Times, depuis début février et l’accélération des tensions, les échanges de cryptos en roubles ont triplé (60 millions de dollars par jour). L’utilisation du Bitcoin comme valeur refuge est de plus en plus répandue, notamment dans les états dits « faillis ». Au Venezuela, depuis le début de la crise économique et l’hyperinflation du bolivar (9 500 % en 2019), de nombreux ménages ont placé leur épargne dans cette actif.

 

Rappelons que le Bitcoin est une monnaie déflationniste. Le nombre maximum de blocs pouvant être miné s’élève à 21 millions, lesquels peuvent être divisibles (il est possible d’acheter 0.1 bitcoin). De ce fait, la valeur du Bitcoin suit positivement l’évolution de la masse monétaire investie, contrairement aux monnaies classiques dont la valeur dépendent en grande partie des politiques monétaires des banques centrales. 

Certains perçoivent dans ces pays instables la concrétisation d’une concurrence tangible entre la crypto et les monnaies traditionnelles. Seulement, la durabilité du Bitcoin comme alternative au modèle standard est questionnable.

 

La quintessence du libéralisme économique

Le Bitcoin est depuis toujours vivement critiqué pour son aspect purement spéculatif. Selon la plateforme de données blockchain Chainalysis, 98,7% des échanges de bitcoin ont un motif de spéculation. Nombreux détracteurs considèrent les cryptoactifs comme créateurs de bulles spéculatives extrêmement dangereuses de par leur volatilité -- le 29 Janvier 2021, Elon Musk inscrit « #bitcoin » dans sa biographie Twitter. 9 jours plus tard, la valeur de l’actif  a augmenté 29%. 

La spéculation est d’autant plus problématique que les richesses générées sont captées. 2% des comptes détenant du Bitcoin, appelés « baleines » dans le milieu, représente 90% de sa circulation et se coordonne pour orienter la trajectoire de son cours. Dès lors, le marché du bitcoin n’est pas libre, mais contrôlé par une minorité de grands détenteurs, qui s’en servent à leur profit : « La promesse d’un système de paiement décentralisé et affranchi des pouvoirs étatiques et financiers a laissé la place au risque d’une bulle financière accaparée par les spéculateurs » s’inquiète Frédéric Lemaire chez Le Monde diplomatique.

Deux techniques de manipulations sont utilisées : l’order spoofing, qui consiste à inonder le marché d’ordres d’achat ou de vente, puis de les retirer avant la transaction ; et le wash trading, lorsqu’un investisseur rachète des offres qu’il a lui-même émis, pour gonfler artificiellement la valeur d’échange en créant une fausse impression de liquidité. Les opérations wash trading sont les plus répandues, la plate-forme coréenne Coinbit y aurait recours dans 99% de ses transactions, et lui aurait permis de récolter l’équivalent de 76 millions d’euros. Un scandale ? Discutable, car ces techniques de spéculation ne sont pas si innovantes, puisque la législation états-unienne les interdisait déjà en 1936 via le Commodity Exchange Act (CEA).

La reine des cryptomonnaies semble ainsi s’être échappé des mains de son(ses) créateur(s).

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Cependant le problème ne réside pas là : bien qu’adviennent les mêmes pratiques frauduleuses dans les cryptos et dans le système financier, c’est la fatalité de la ligne de code structurant le Bitcoin qui dérange. La décentralisation empêche toute tentative de régulation, ce qui en fait une monnaie soumise à tous les risques du marché sans même pouvoir tenter d’y remédier. Satoshi n’en déplaise, les cryptomonnaies sont le reflet saturé du libéralisme économique car elles y laissent figurés les mêmes maux et les rendent inexorables. 

Interrogé par Salomé Saqué sur le plateau du média en ligne Blast, l’économiste Nicolas Dufresne -- qui plaide en faveur de l’interdiction totale du Bitcoin -- insiste : « le Bitcoin n’est pas une monnaie antisystème, c’est la quintessence de ce système. […] C’est l’indépendance des banques centrales à tel point qu’il est impossible d’avoir de politique monétaire ; vous parlez à une algorithme non falsifiable »

 

Néanmoins, bien que Bitcoin ne soit pas une alternative durable aux monnaies traditionnelles, cette période de contestation monétaire ne doit en aucun cas se réduire à la répression des monnaie numériques.

 

Ne pas se tromper de combat

 

En France, on semble s’être obstiné à contraindre le développement des cryptoactifs. La loi PACTE taxe à hauteur de 30% les bénéfices liés à la spéculation de cryptos, mais est-ce bien là la solution pour faire face aux risques liés aux cryptoactifs ? L’enjeu de richesse du bitcoin est à relativiser : l’ensemble des richesses incorporées dans les cryptomonnaies est évalué à 3 000 milliards de dollars, quand le seul scandale des Pandora Papers en couve quatre fois plus (11 300 milliards). Mettre dos à dos le système financier classique et les monnaies numériques qui s’en affranchissent nous détourne du problème. 

Quel combat faut-il vraiment mener ? L’interdiction du Bitcoin attiserait à coup sûr le rejet systémique d’altermondialistes cryptodupés par l’idéal de cette monnaie décentralisée. Peut-être faudrait-il commencer par s’attaquer aux problèmes du marché traditionnel (niches fiscales, dumping, délits d’initié) avant de s’en prendre à ceux-là qui s’indignent de ses failles structurelles. Car une meilleure régulation du système financier restaurerait la confiance envers lui -- et les monnaies lui étant affiliées -- et limiterait l’attrait envers cette cryptomonnaie autoproclamée à tort, antisystème.

Ce défi parait particulièrement difficile à relever tant le monde de la finance semble sclérosé. Raphael Rossello déplore l’attitude passive de ses collègues pendant un échange avec Owen Simonin (conférencier et influenceur spécialisé dans les cryptos) : « Les banquiers d’affaires sont dans le déni dans la mesure où ils n’ont plus ni la force, ni le courage de démarrer une page blanche »