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5 ans après le #MeToo, la honte a-t-elle changé de camp ? 

Par Bertille Verrièle

Il y a cinq ans, le hashtag Me Too bousculait la sphère médiatique et les réseaux sociaux, jusqu’à ébranler des hommes puissants à l’image d’Harvey Weinstein. Ce mouvement de libération de la parole des victimes de violences sexistes et sexuelles marque un tournant dans l’histoire du féminisme. Cinq ans après, retour sur les conséquences du #MeToo.

Le 5 octobre 2017, le New York Times titrait « Harvey Weinstein Paid Off Sexual Harassment Accusers for Decades ». Le journal accuse le célèbre producteur de cinéma de harcèlement sexuel. Au-delà du simple cas de l’ « affaire Weinstein », les révélations font l’effet d’une bombe. Alyssa Milano, l’une des proies du producteur, appelle les femmes victimes de violences sexistes et sexuelles à s’emparer de la parole. 

 

Les deux mots qui fleurissent partout dans les médias et sur les réseaux sociaux sont d’abord les siens : Me Too (moi aussi). Elle reprend ainsi un slogan initié par la militante Tarana Burke en 2006. L’appel à témoignage d’Alyssa Milano a un écho massif : le #MeToo cumule près de 800 000 tweets en vingt-quatre heures. Preuve, s’il en faut, que la parole avait besoin d’être libérée, que le silence imposé par la honte était sur le point de rompre. Dans un esprit de sororité, le #MeToo incite les femmes victimes de violences sexistes et sexuelles à ne plus avoir honte de leurs agressions, mais à rendre la honte au camp des agresseurs. 

 

Sur le banc des accusés, des hommes de tous les milieux. Mais surtout : des hommes puissants, jusque-là protégés de leurs abus de pouvoir grâce à leurs privilèges, désormais acculés. Cinéma, musique, politique, journalisme, inconnus du grand public et stars planétaires : aucune sphère n’est épargnée par le rouleau compresseur médiatique. L’omerta est brisée. Depuis, le #MeToo continue d’être le point d’appui de la libération de la parole des femmes. En cinq ans, Twitter - l’épicentre du mouvement - recense plus de 53 millions de tweets utilisant le #MeToo. La déclinaison française #BalanceTonPorc, initiée par la journaliste Sandra Muller, retentit avec le même engouement. En France aussi, les affaires s’entassent : Roman Polanski, Gérard Darmanin, Olivier Duhamel, Patrick Poivre d’Arvor, etc. 

 

#MeToo, quel impact dans les tribunaux ? 

Si le mouvement est massif, l’impact est-il réel ? Les condamnations par les tribunaux sont-elles aussi abondantes que les accusations sur Twitter ? Pas selon Anne-Cécile Mailfert, la présidente de la Fondation des Femmes, qui affirme qu'il n'y avait "jamais eu aussi peu de condamnations" par la justice pour les cas de viols en France. En effet, selon le ministère de la Justice, les condamnations pour viol ont chuté de 40% entre 2007 et 2016. En 2018, sur 100 viols, à peine un seul était condamné. Cela peut s’expliquer par le peu de plaintes déposées. En effet, sur 100 victimes de viols, moins de 10 déposent plainte.

Ainsi, le #MeToo résonne plus sur Twitter que dans les postes de police et les tribunaux. Le mouvement de libération de la parole, si massif soit-il en version virtuel, ne s’est pas traduit dans la vie réelle. Cela s’explique par de multiples facteurs, dont la difficulté de prouver les faits, la honte qui pèse toujours sur les victimes, l’éventuelle réception brusque des forces de l’ordre (qui refusent parfois de recevoir une plainte au profit d’une main-courante, alors que c’est illégal). 

 

Libération de la parole ou tribunal populaire ? 

Là où la justice institutionnelle a des failles, la justice populaire s’engouffre, avec tout ce qu’elle a de plus arbitraire. Les supposés agresseurs, exposés au grand jour sur les réseaux sociaux, sont parfois lynchés, harcelés. Il y a des paliers à la violence. Celle subie par les victimes de violences sexuelles est incomparable avec celle subie par les agresseurs - réels ou supposés - harcelés. Il n’en demeure pas moins qu’un harcèlement virtuel constitue un délit, et que les supposées violences du harcelé sont des circonstances atténuantes irrecevables. 

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Au delà du #MeToo, la libération de la parole s’est traduire par de multiples hashtags sur Twitter (source : Le Monde).

A l’heure de la cancel culture, alimentée par une justice défaillante, une équation complexe se pose. Alors que les accusés du #MeToo n’ont pas été entendus par la justice, doit-on les mettre hors d’état de nuire, d’autant plus qu’il s’agit souvent de personnalités de pouvoir ? Deux grands principes s’affrontent, irréconciliables. Qu’est-ce qui doit primer entre la présomption d’innocence ou un système de précaution pour limiter les risques de représailles ? Qu’est ce qui doit primer entre la présomption d’innocence de l’accusé et la présomption d’honnêteté de la victime ? Au-delà de pouvoir parler, les victimes doivent être entendues pour que la libération de la parole soit totale. C’est ainsi que le slogan “Je te crois” fait écho au #MeToo

 

Le débat est brûlant, notamment en matière de politique, où le devoir d’exemplarité est essentiel, en témoignent les récentes « affaire Quatennens » et « affaire Bayou » en France. Si le #MeToo a eu peu de conséquences judiciaires, il a néanmoins permis à certaines organisations politiques de favoriser la libération de la parole des victimes en interne. Ainsi, les cellules d’écoute dans les partis se multiplient. En 2018, quelques mois après le début du #MeToo, La France Insoumise mettait en place un Comité de suivi contre les Violences Sexistes et Sexuelles, uniquement composé de femmes. Malgré cela, le traitement des violences sexistes et sexuelles restent compliqué pour les politiques et leurs partis, en témoigne la réaction de Jean-Luc Mélenchon sur “l'affaire Quatennens”. Le chef de file LFI avait minimisé les violences commises par son lieutenant, mettant en avant “sa dignité” et “son courage” dans un tweet polémique.  En novembre 2021, suite au #MeTooPolitique, une tribune invitait les partis à l’exemplarité. Europe Ecologie Les Verts, le Parti Socialiste, La France Insoumise, Génération Ecologie et Générations(s) avaient répondu positivement à l’appel. Au gouvernement aussi, l’exemplarité fait défaut. La République En Marche avait maintenu Gérald Darmanin au ministère de l’Intérieur alors qu’il était accusé de viol. Il a depuis bénéficié d’un non-lieu. 

Les masculinistes contre-attaquent 

A défaut de se traduire dans les tribunaux, la bataille pour la libération de la parole des femmes fait rage sur les réseaux sociaux. A coup de slogans et de hashtags, féministes et masculinistes s’affrontent par écrans interposés. Les mots-dièses se multiplient. #MeToo, #BalanceTonPorc (initiée par la journaliste Sandra Muller en octobre 2017), #NousToutes (mouvement créé par la militante Caroline De Haas en 2018), #jesuisvictime (né après la récompense aux Césars de Roman Polanski), #MenAreTrash contre #NotAllMen

 

Ce dernier hashtag traduit un sentiment de menace, d’accusation à tort, de manque de discernement de certains hommes, en étant mis dans le même panier que des agresseurs, à mesure que le mouvement de libération de la parole gagne en ampleur. Réelle inquiétude ou tentative de détourner le débat ? Toujours est-il que Twitter et son nombre de signes restreint ne font pas la part belle à la nuance, privilégiant les phrases fortes et les slogans chocs. Derrière le #AllMenAreTrash, l’idée n’est néanmoins pas d’accuser tous les hommes, mais de montrer qu’il y a assez d’agresseurs dans leurs rangs pour que les femmes aient peur, et que le problème est avant tout systémique. 

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Emmanuelle Seigner défend maladroitement son mari, le réalisateur français Roman Polanski condamné pour viol sur mineur.

D’autres voix se sont levées, dénonçant le #MeToo et ses dérives. C’est notamment le cas de Catherine Deneuve qui revendique le « droit d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », et condamne la « justice expéditive » et le « puritanisme » dans une tribune retentissante du Monde en 2018. De la même façon, face au documentaire Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste de Marie Portolano dénonçant le sexisme ambiant dans le milieu du journalisme sportif, Pierre Ménès minimise les violences, clamant le fameux « on ne peut plus rien dire ». Récemment, Emmanuelle Seigner défendait son mari à coup de « Roman Polanski n’avait besoin de violer personne » et « l’époque était plus permissive ». Une contre-attaque inaudible pour les victimes.