cine-debat-Ici-on-noie-les-algeriens-de-Yasmina-Adi.jpg

État et police, un rapport ambigu et protecteur

Par Samuel Mension

Entre police et impunité, le lien est fort : les médias et l'appareil étatique ne sont pas innocents dans la culture de la violence qui prédomine dans notre société. Mais si les bavures policières émanant des forces de l'ordre étaient le fruit d'un réel problème systémique et pas de simples cas isolés ?

En France, l’appareil étatique et le corps policier entretiennent des relations ambiguës, fortes et solidaires depuis maintenant des décennies voire des siècles. La Révolution française de 1789, la Commune de Paris en 1871, Mai 68, les manifestations de 1995 ou encore les Gilets jaunes sont l’exemple de cette relation fraternelle entre état et police d’un côté et relation conflictuelle et violente de l’autre, entre la police et la population.

En 2019, L’IGPN, la police des polices qui veille au bon comportement des policiers au niveau individuel, a été saisie de 1460 enquêtes. Parmi celles-ci, 870 concernent des « faits de violences volontaires commis par des policiers » selon Franceinfo, 19 concernent des décès liés à une intervention policière de tout type et 117 concernent des individus blessés au cours d’une interaction avec la police. Ces chiffres officiels transmis par l’IGPN, dont le directeur ou la directrice est nommé par le ministère de l’Intérieur, présentent une hausse de 23% par rapport aux chiffres de 2018. Ces derniers présentent eux-mêmes une hausse de 9% par rapport aux chiffres de 2017. Malgré l’augmentation notoire des enquêtes actées par l’IGPN (+23,7%), le nombre de sanctions à l’égard des fonctionnaires de police a diminué (238 en 2019 contre 336 en 2018). La police est donc plus violente qu’avant mais moins sanctionnée : à quoi cela peut être dû ? Le cas de violence policière trouve ses racines plus loin que dans un simple coup de matraque esseulé. En effet, il est nécessaire d’aller chercher dans les profondeurs du système législatif et sociétal actuel pour comprendre les potentielles dérives policières existantes et comment l’État influence ou peut jouer un rôle dans l’impunité policière. 

Les médias, élément indispensable dans le déni des violences policières

7 mars 2019 : réunion du grand débat national voulu par le président de la République. Emmanuel Macron, interrogé par une activiste Gilets jaunes sur l’ampleur des violences policières lors des manifestations hebdomadaires répond « ne parlez pas de “répression” ou de “violences policières”, ces mots sont inacceptables dans un État de droit ». Une affirmation mal reçue par les plus de 860 blessés graves (coups, mutilations voire décès) lors des manifestations.

La parole médiatique qui prédomine dans l’espace public joue un rôle majeur car c’est celle-ci qui est ingérée par l’auditeur. Le chef de la République n’est en effet pas le seul à nier publiquement l’existence de violences démesurées qui sont pourtant filmées et prouvées. Dans un rapport datant de 2020, Amnesty international dénonce « la culture de l’impunité française » : « cette volonté de dissimulation des autorités françaises relève du déni. C’est une violence supplémentaire pour les victimes qui contribue à aggraver les tensions et les violences »« Je m’étouffe » : tels sont les mots du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, au sujet des violences policières lors de son audition à l’Assemblée nationale en juillet 2020. Des mots forts quand on les replace dans le contexte d’élocution de ceux-ci : Adama Traoré, George Floyd, Cédric Chouviat… 

L’influence des médias et de la parole transmise est très importante. Le rôle que peut avoir un BFM TV ou un CNews lors de la diffusion d’informations sur des manifestants jugés « violents » et/ou « antisystèmes », qui par conséquent ne « comprennent rien » et sont « dangereux » joue un rôle de division dans l’espace public. Quand ces chaines d’information en continu imputent la violence des manifestations aux sympathisants des Gilets jaunes et réfutent toute forme de violence policière, cela créer un problème d’information. L’Acrimed, association de critique des médias, donne quelques exemples de la manière dont les médias diminuent, par l’art du langage, les actes de violences policières : « Un incident [et non tir ou un jet de bombe] suite auquel un manifestant a perdu ses doigts ». (Ruth Elkrief, BFM-TV, 11/02/19). « Les LBD sont accusés d’avoir fait de nombreux blessés [et non les policiers] pendant les manifestations des "Gilets jaunes" ». Ces deux exemples, symboliques d’un large panel de déclarations similaires, prouvent que le policier n’est jamais mis en cause par ces médias. 

Il est néanmoins important de notifier que la violence se situe dans les deux camps, aussi bien chez les policiers que chez les manifestants. Toutefois, le rapport de force est asymétrique dès lors que l’institution policière est protégée (de façon morale et non en justice) par l’État et les chaines d’information faisant le plus d’audience dans l’audimat français. Il faut aussi prendre en compte qu’au sein de la population, il y a une propension plus forte à écouter celui qualifié « d’expert » que l’individu lambda s’exprimant sur les réseaux sociaux. Différents facteurs comme le statut social ou la légitimité du média par lequel est diffusée l’information jouent un rôle majeur. C’est par exemple le cas des syndicats de police qui s’efforcent de se faire entendre dans les médias, qu’ils soient traditionnels ou des réseaux sociaux, dans un but premier de déni des violences dont on les accuse. Cependant, il est important de préciser que les médias ne jouent pas qu’un rôle négatif dans la question des violences policières. En effet, les réseaux sociaux permettent une diffusion sans filtre de ce qu’il peut se passer. Poster une vidéo de bavure policièresur un réseau social permet une grande visibilité et une prise de conscience publique. On peut citer l’exemple de Taha Bouhafs, journaliste activiste et militant, qui filme Alexandre Benalla en train de frapper des manifestants lors de la manifestation du 1er mai 2018. La publication de cette vidéo sur Twitter fait éclater au grand jour l’illégalité de ces actes et fera office de preuve. 

Filmer une bavure policière est toutefois un acte visiblement dérangeant au vu des nombreuses lois qui émergent…

Les lois comme aveu implicite des violences policières

L’État et le monopole de la violence légitime sont des concepts qui dépassent la réalité. Les lois promulguées par l’appareil étatique favorisant la protection policière sont le fruit d’un processus long et complexe, impliquant une multitude de facteurs. C’est récemment – après la circulation de nombreuses vidéos sur les réseaux sociaux montrant des bavures policières (comme celles de Michel Zecler, Cédric Chouviat ou encore celles durant les manifestations Gilets Jaunes) – que la loi pour une sécurité globale prend racine. 

Volonté d’interdire la diffusion d’images présentant un signe indiquant l’identité du policier (plaque, visage…). Possibilité de filmer à l’aide de drones : « des drones pourront être utilisés sur décision du préfet à des fins de prévention de délits ainsi que lors d’opérations de maintien de l’ordre » d’après l’article 22 de la loi de sécurité globale. Possibilité de porter une arme dans les lieux publics : cette loi est le fruit d’une relation conflictuelle de longue date entre police et citoyens. Dès 1994, l’outrage à agent est fortement sanctionné : « Le délit d'outrage recouvre les paroles, les gestes ou encore les objets reçus par un agent, de nature à entacher la dignité ou le respect dû à sa fonction, et qui lui sont adressés « dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de sa mission ». Une définition jugée flou, relevant de la subjectivité du policier et donnant un pouvoir total à ce dernier sur la situation. La protection juridique des agents de police renforcée en cas de délit ou de crime (2016) ou encore l’extension du port d’arme hors service (2016) sont des lois qui favorisent le bien-être policier, autant au niveau juridique que moral. Car oui, l’État se met parfois au service de la cause policière : possibilité d’effectuer la technique d’étranglement, pas d’obligation vaccinale, trains gratuits dès 2022… Difficile toutefois de ne pas l’être dès lors que la police représente le dernier rempart entre la population et celui-ci. 

En plus de ces « petits » avantages du quotidien, il existe l’IGPN. L’inspection générale de la Police nationale, créée le 20 décembre 1884, « est chargée de veiller au respect, par les fonctionnaires de police, des lois et des règlements et du code de déontologie de la Police nationale ». Cette institution étatique – son directeur est choisi par le ministre de l’intérieur – est régulièrement critiquée. Comment rendre un jugement objectif dès lors qu’un individu est jugé par ses pairs ? Le problème des violences semble donc systémique. En effet, le manque de moyens et de formations est vivement critiqué de la part des deux camps. « Nan mais la police municipale... Les mecs, ils ont vingt mois d'école de police, mais c'est quoi c'délire ? On leur met une arme dans les mains. Et sérieux, ils sont moins... dis-leur, la police municipale, huit mois... Huit mois, c'est moins qu'un aide-soignant… » clamait le rappeur PLK. 

En instaurant une multitude de lois favorisant l’impunité policière, on pourrait émettre l’hypothèse d’une forme d’aveu étatique implicite au sujet des violences policières : l’État protège la police. 

Ces quelques exemples posent des faits. Il est important de comprendre que les facteurs importants n’ont pas tous été traités dans l’article (le contrôle au faciès notamment) car un angle précis a été choisi. De plus, le but n’est pas de prendre parti mais de poser une réflexion. Tous les policiers ne sont pas acteurs de violences et tout n’est pas noir ou blanc, ce qu’il est important de le rappeler. 

 

N.B pour aller plus loin : 11min43 contre les lois racistes.