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Crédits: @2CapsProductions

NDEKE LUKA

Par Ginevra Vulterini

En 2013, Aline Fleur Mamadou a fui la guerre dans son pays natal, la République centrafricaine. Entre douleur et résilience, elle a trouvé les mots pour raconter l'inimaginable.

A Bangui le soleil se lève toujours, même après l’obscurité sanglante de la nuit. Il teint les parois des maisons et reflète sa lumière nacrée sur le sable qui recouvre les ruelles de la capitale. Quand le 20 décembre 2013, Aline a dû fuir sa propre maison, elle n'a même pas eu le temps de prendre ses chaussures. En courant, elle s’est arrachée aux derniers instants d’une enfance volée, en gardant le soleil sous ses pieds nus.

 

Dans la cour de récréation, la religion n’a jamais été une source de divergence. Aline a appris à respecter le jeûne des uns lors du Ramadan et les privations des autres lors du Carême. En parlant sango, français ou arabe, le jeu les avait unis. Cinquième enfant d’une famille de neuf, elle a vécu son enfance paisible au cœur de la capitale centrafricaine, à quelques rues du quartier dans lequel un après-midi tout a basculé.

 

Au kilomètre cinq du 3ème arrondissement de la capitale, quartier à majorité musulmane, seulement une maison avait un puits. Habitée par une famille islamique depuis plusieurs générations, elle était un point de rencontre pour les habitants des rues adjacentes qui venaient s'approvisionner en eau régulièrement. Lors de la saison sèche de 2013, trois enfants chrétiens ne sont cependant pas revenus chez eux après avoir rempli leurs réservoirs. Leurs petits corps ont été retrouvés au fond du puits. La famille à pleuré leur perte. Les voisins ont pris leurs armes. Les écoles ont fermé. La guérilla commençait dans les quartiers. Ainsi débute un cauchemar duquel les Centrafricains peinent encore à se réveiller. Dans les médias occidentaux on présente la guerre civile centrafricaine comme un épisode lointain, fruit de combats qui peuvent être retrouvés aux quatres coins du continent. Des trois enfants, on ne parle pas. Mais si on commence à expliquer qu’ils sont morts à cause de leur appartenance religieuse il y a seulement quelques années alors qu’en France, au même moment, François Hollande menait son combat contre le djihadisme, on commence à se dire que peut être ce n’est pas si loin de nous.

 

Il y a quelques jours Aline m'a rendu visite dans mon appartement lillois. Aujourd'hui elle a 23 ans. Étudiante en Journalisme et Études culturelles, elle vit en France depuis 2020. Avant sa venue, j'ai lu des articles sur cette guerre civile mise un peu dans la pénombre en Europe, inexistante dans les manuels scolaires. Aucun bilan n'a pu me préparer à son récit. L’histoire d’une fillette qui, à 14 ans, a vu son existence changer à jamais.

 

"Au début, les affrontements avaient plutôt lieu dans les zones rurales du pays, on se voilait la face pour croire que cette guérilla n’arriverait pas à la capitale", explique-t-telle. La mort des trois enfants avait eu le pouvoir de réveiller le débat sanglant entre chrétiens et musulmans lorsque François Bozizé était au pouvoir. Un président chrétien corrompu et autoritaire qui, en écartant du pouvoir toute figure politique musulmane, a brisé tout espoir de dialogue. En condamnant leurs actes dans le 3ème arrondissement, Bozizé a alimenté la frustration des musulmans. Une frustration qui est rapidement devenue une sorte d'essence alimentant, à tout prix, le feu de la violence. Sa réponse en tant que président à tout cela ? La fuite.

 

Dans un pays sans président où tout semblait permis, Aline continuait d'aller à l'école. ‘’On faisait tous semblant de rien, comme si en évitant le sujet, le problème allait disparaître’’ m’explique t-elle.

 

Le 24 mars 2013 à 13h, Aline est sortie de son cours d’histoire pour répondre au téléphone. Une voix perçante, celle de sa mère, lui annonce : ‘’Ils sont là’’. Alors elle a commencé à courir, ignare du fait que cette salle de cours elle ne l’aurait plus jamais revue. Une fois rentrée à la maison, elle a accompagné ses parents faire des provisions. A 18h, Michel Djotodia s’autoproclame président à la radio, en annonçant vouloir rétablir l’ordre dans le pays. Un espoir, puis le néant.

 

Pendant des mois, Aline reste avec sa famille enfermée chez elle. Son père cache tout objet qui pourrait être synonyme de richesse, il enlève le moteur et les roues de sa voiture neuve. Je lui demande quelles étaient ses occupations, elle me répond que quand on ne croit plus en rien, l’ennui est presque une bénédiction.

 

Quelques jours avant Noël, son père était parti chercher des mets au marché noir qui s'était instauré dans la ville. Elle était en train de mettre la table quand dans la maison, une odeur très forte commence à se répandre, comme celle des huiles essentielles utilisées dans les mosquées. Un grand silence est rapidement brisé par le bruit du portail qui en quelques coups de kalachnikov avait succombé. Les Frères musulmans, les Selako, étaient là. Dans son jardin.

 

Assise sur mon canapé, elle se recroqueville sur le parquet froid pour me montrer la position dans laquelle elle était quand sa mère a été dénudée au milieu du salon. Aline m’a dit que pendant cet instant précis elle ne pensait pas. Ses oreilles sifflaient, elle ne sentait plus ses pieds et ne comptait plus les fois où elle s'est faite pipi dessus. Elle regardait par la fenêtre, le soleil, les bananiers, elle m’avoue qu' en ce moment même elle ne savait pas si elle était morte. Parmi les Selako présents dans son salon, elle a remarqué un camarade de sa sœur de seulement 17 ans. Une fois qu'elle a croisé son regard il est sorti les yeux bas. Aline n’arrivait même plus à se réfugier en Dieu, mais au miracles elle y croit ; les frères ont décidé de continuer leur tournée, d'enfermer sa famille dans sa propre maison pour après revenir les chercher.

 

C’est peut être un cris en Sango qui les avait sauvés. Des militaires, habillés selon la tradition centrafricaine, étaient juste devant leur fenêtre. De bon cœur, ils ont accompagné sa famille vers le premier camp de réfugié. Aline a tout laissé, ses livres, ses souvenirs et son innocence.

 

Les années suivantes, la famille Mamadou a erré d’un camp à l'autre. L’intimité et la vie de famille n'étaient qu’un sentiment lointain. Le comble ? Son père qui avant la guerre travaillait aux Nations Unies au HCR (1), était aujourd’hui réfugié. Les mois qui la séparent de son départ en France sont longs et angoissants. Suite à de nombreuses mises en examens de son procès, elle est la dernière de ses frères et sœurs à pouvoir partir en France, 7 ans après le début de la guerre.

 

Aline arrive à Orly le 8 janvier 2020 mais elle ne se reconnaît plus. Elle se retrouve sans repères dans une France qui est loin d'être celle décrite dans les livres. En me racontant ce sentiment elle me dit que dans des situations comme ça, ‘’il faut faire avec’’. Je souris, c’est la même expression qu’elle a employé lorsqu'elle me décrivait les nattes sur lesquelles elle a dormi pendant 8 mois.

 

Suite au voyage les blessures de son père ressortent, on l’envoie dans le Nord pour se faire soigner. En arrivant à Lille, Aline a tout perdu. Sauf son rêve.

 

Lorsque au primaire ses camarades affirmaient vouloir devenir chefs d’entreprise, elle ne se reconnaissait pas dans leur discours. Aline aimait les mots et en écoutant tous les vendredis la charmante voix de la présentatrice de la radio Ndeke Luka (2), elle a compris que c’était elle l’oiseau qui un jour s’envolerait vers un monde dans lequel être journaliste n’est pas une malédiction. Une fois arrivée dans la capitale des Flandres elle tente ainsi l’Ecole de Journalisme, où elle sera acceptée après quelques jours.

 

De toutes les questions qui ont surgi à mon esprit face à son histoire, celle qui me pressait le plus était de savoir comment elle a pu trouver le courage de mettre des mots sur son vécu. Elle m’avoue qu’avant d’arriver en France elle n’en parlait pas. Ses parents refusaient de considérer sa souffrance au même titre que la leur. Ainsi elle a commencé à enfermer toute sa douleur en elle, comme si de cette manière elle avait le droit de refuser de considérer son vécu comme son histoire à elle. Après des années de silence il a suffit une question d’une conseillère pédagogique lors d’un entretien en première année d’études : "Est-ce que tu vas bien ?" Pour la première fois, on s'intéressait à elle et non pas à son vécu. Alors elle à tout raconté.

 

En France, Aline se fait appeler par son deuxième prénom, Fleur. Une fleur qui continuera à s’épanouir même en ayant poussé dans le béton.

 

(1) HCR : Agence des Nations Unies pour les réfugiés

(2) Ndeke Luka : oiseau qui vole