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Montage : Eva Billion

Influenceurs « motivation », quand le développement personnel se fait le porte-voix du masculinisme 

Par Eva Billion

Dans des vidéos de débat, de motivation ou de conseils, on peut entendre « femme de valeur », « homme alpha » et « misère sexuelle ». Les concepts et théories masculinistes infusent les contenus Internet destinés aux jeunes hommes. Analyse de ce nouveau développement personnel qui prétend répondre à une crise de la masculinité.

« Devenir un homme de valeur », « la vérité sur les femmes », « 6 secrets pour qu’une femme t’obéisse ». Vidéos de coaching en séduction, comptes de motivation muscu, conseils pour devenir millionnaire ou encore podcasts de débats sur les relations hommes-femmes. Sur les réseaux sociaux, des contenus de développement personnel destinés aux jeunes hommes diffusent des discours masculinistes. La pensée masculiniste soutient que les hommes souffrent d’une crise identitaire parce que les femmes en général, et les féministes en particulier, dominent la société. Elle défend une vision essentialiste des genres et peut aller jusqu’à la justification voire l’apologie de comportements violents et discriminatoires envers les femmes. Comment cette idéologie se diffuse-t-elle sur les réseaux sociaux ?

 

Des influenceurs motivation au mindset misogyne

 

Le discours masculiniste connaît récemment une surexposition et une banalisation sur les réseaux sociaux, notamment à travers les influenceurs « motivation ». Des conseils pour devenir « la meilleure version de soi-même », pour créer son propre business en ligne et devenir millionnaire, pour la musculation ou pour séduire les femmes. Des vidéos à première vue similaires aux contenus de développement personnel habituels, diffusent à un public constitué en majorité de jeunes hommes, des idées masculinistes qui vont d’une vision conservatrice des rôles de genre à des incitations à la haine des femmes. 

 

Par exemple, le français BryanForReal compte 105 000 abonnés sur sa chaîne Youtube où il poste des vidéos de conseils de séduction, dans lesquelles les femmes sont dépeintes comme irresponsables, vénales et manipulatrices. Il incite les hommes à cultiver leur « instinct animal », leur « part sombre » pour être un « homme brut » et recommande à ses abonnés de ne pas être gentil ni serviable avec leur copine. Sous peine d’être un homme faible et de « perdre [sa] masculinité », il faudrait ne pas donner trop d’importance aux femmes. En plus de véhiculer des injonctions toxiques pour les hommes, les propos de BryanForReal encouragent à demi-mot les comportements violents dans le couple. Les chaînes du même genre se multiplient et certaines deviennent très populaires comme celle d’Alex Hitchens, TheFrenchHitch aux 267 000 abonnés, KillianSeinsei ou Les Philogynes. A l’instar des américains comme Andrew Tate, ces influenceurs vendent pour des centaines d’euros des programmes de formation en ligne qui proposent d’apprendre à devenir un « homme alpha » ou « excellent au lit ».

 

Une vision déformée des relations hommes-femmes 

 

Ces vidéos ouvrent la porte à une galaxie de contenus masculinistes, une manosphère qui diffuse à un public toujours plus jeune une vision déformée des relations hommes-femmes et de la masculinité. Les analyses des relations hommes-femmes présentent la séduction comme un marché concurrentiel : les femmes sont des proies que les hommes doivent conquérir. La « valeur » d’une femme est jugée à partir de son apparence et en fonction du nombre de partenaire qu’elle a eu, avec le concept de bodycount

 

Un des sujets de prédilection des masculinistes est l’accès à la sexualité. « Les femmes couchent avec qui elles veulent, les hommes avec qui ils peuvent ». On retrouve l’idée que des hommes « normaux » n’auraient pas accès à la sexualité et à l’intimité, et souffriraient de « misère sexuelle ». Si ce récit peut d’abord provoquer la compassion envers des hommes qui ne correspondent pas aux codes de la société, le concept de « misère sexuelle » est dangereux. Il induit que les rapports sexuels sont un droit pour les hommes, avec l’argument des « besoins naturels » qui n’a aucune valeur scientifique. En pensant que le sexe est dû aux hommes, on balaye le désir des femmes et leur consentement. Ainsi, ces discours servent la culture du viol, en justifiant des agressions sexuelles, et particulièrement le viol conjugal. 

 

De l’exploitation du mal-être au complotisme

 

Pourquoi ces contenus sont-ils si populaires auprès des jeunes internautes ? 

 

Comme l’explique Pauline Ferrari dans son livre Formés à la haine des femmes, la sphère masculiniste attire les jeunes hommes en jouant sur le mal-être et la recherche d’identité. On peut le deviner en regardant comment les créateurs de vidéos « motivation » de développement personnel s’adressent à leur audience. Sur la chaîne Youtube de BryanForReal et Alex Hitchens, les titres des vidéos vont de « Tu rates ta vie », à « Tu n'es pas un homme », « Pourquoi tu es un looser » en passant par « Comment les femmes te manipulent ». De nombreux Tiktoks aux propos masculinistes s’adressent à « ceux qui se sentent perdus », ceux qui ne comprennent pas pourquoi ils n’attirent pas les femmes. Le public cible de ces influenceurs sont les jeunes hommes en recherche d’identité, qui ne se retrouve pas dans les codes de la société. Ils proposent des solutions à leurs problèmes sociaux et relationnels, tout en désignant un coupable commun : le féminisme ou plus généralement les femmes.

 

Les contenus masculinistes intègrent également un discours profond sur la société, symbolisé par le concept de « Red Pill » emprunté à Matrix : découvrir la vérité sur le monde même si c’est douloureux, au lieu de rester dans une vision naïve. Pour les masculinistes, la Red Pill encourage à voir la vérité sur une société qui favoriserait les femmes et attribuer au féminisme la responsabilité de tous les problèmes. Cela contribue à une dimension complotiste du discours, attrayante pour un public notamment de jeunes en quête d'identité ou de compréhension du monde. Aussi, ce discours bénéficie d’une image scientifique, rationnelle. Beaucoup de youtubeurs masculinistes disent s’appuyer sur la psychologie ou la biologie pour avancer leurs arguments. Des figures intellectuelles apportent aussi crédit à ces théories, comme le psychologue canadien Jordan Peterson, ouvertement antiféministe. Il est auteur d’un livre à succès 12 Rules for life, référence pour beaucoup de masculinistes dans le domaine du développement personnel.

 

Le masculinisme bénéficie d’une identité positive sur les réseaux sociaux. Comme l’explique Pauline Ferrari dans son livre, les discours antiféministes et masculinistes se diffusent sous une forme peu violente avec une identité convaincante, comme celles des vidéos de motivation et de développement personnel. « [Les influenceurs] ne disent jamais qu’ils détestent les femmes. […] En propageant des stéréotypes sexistes et de la désinformation misogyne, les mouvements masculinistes recrutent en silence » écrit la journaliste. En effet, les masculinistes disent se battre pour les droits des hommes, aider ceux qui sont délaissés par une société « postféministe ». Cette revendication d’un combat pour des droits, d’une guerre d’auto-défense, couplée à l’image positive du développement personnel donne aux thèses masculinistes une bonne figure. Ainsi, beaucoup de jeunes hommes consommant ces contenus sur Internet sont formés parfois malgré eux à rabaisser voire haïr les femmes.

 

Les algorithmes des réseaux sociaux comme TikTok, favorisent la diffusion de contenus masculinistes en privilégiant la recommandation de contenus similaires, ce qui a tendance à créer une bulle enfermant dans un seul type de contenu. C’est ce que pointe l’enseignant en philosophie Tanguy Grannis, auteur d’articles sur la question. Pour lui, c’est cela qui a changé par rapport à l’époque des forums : « des vidéos qui tournent en boucle, les mêmes débats qui reviennent en boucle, les mêmes éléments de langage… Des garçons de plus en plus jeunes sont exposés à ça ». Il remarque qu’on retrouve « l’idéologie incel et les masculinistes dans des endroits auxquels on ne pouvait pas forcément penser, sur les forums de bodybuilding par exemple ».

 

La « crise de la masculinité » comme refus de l’égalité des genres

 

Les théories masculinistes prennent leurs racines dans une prétendue crise de la masculinité. C’est l’idée que les hommes ne peuvent plus être des « vrais hommes », dans une société postféministe qui serait dominée par les femmes. Cette crise aurait comme principaux symptômes l’absence de modèles masculins positifs, la diabolisation de la virilité, l’incapacité des hommes à séduire les femmes, la perte de contrôle des pères divorcés sur leurs enfants, la violence des femmes contre les hommes et le taux de suicide masculin. Le mouvement masculiniste ne se contente pas d’être anti-féministe, il défend la domination des hommes sur les femmes, s’appuyant notamment sur une vision essentialiste du genre avec une féminité et une masculinité, innées et naturelles. Le politologue Francis Dupuis-Déri, spécialiste de la question, fait de cette thèse de la crise de la masculinité une analyse politique : « derrière cette peur d’une féminisation de la société qui menacerait les hommes dans leur virilité traditionnelle se joue la hantise de la perte du pouvoir des hommes sur les femmes, et d’abord sur leurs corps ».

 

Le récent mouvement de libération de la parole des femmes #MeToo a renforcé cette idée de crise, certains hommes se sentant attaqués et accusés en tant que groupe. Des discours « anti-Metoo » émergent dans lesquels les hommes sont placés en position de victime, avec des propos tel que « j’en ai marre de m’excuser d’être un mâle » (Fredéric Beigbeder, Confession d'un hétérosexuel légèrement dépassé, présenté sur France Inter). Cette idée que les hommes sont en réalité des victimes des mouvements féministes qui diabolisent leur masculinité « naturelle » va de pair avec le rejet du « politiquement correct », du « wokisme » et est éminemment lié à l’extrême-droite. On retrouve d’ailleurs l’idée de la crise de la masculinité dans l’idéologie politique d’Eric Zemmour, de Donald Trump ou de Javier Milei.

 

Comme l’explique Francis Dupuis-Déri, la réalité de notre société semble contradictoire avec l’existence d’une crise de la masculinité. En effet, malgré des avancées, les hommes sont toujours sur-représentés au pouvoir des institutions politiques, économiques, médiatiques et culturelles, et ils le sont aussi en tant que figures et modèles dans les œuvres culturelles et dans les médias. Ainsi en France, les femmes sont en moyenne plus diplômées que les hommes mais moins nombreuses parmi les cadres. Elles ne représentent que 21% des dirigeants-salariés d’entreprises et seulement un tiers du temps de parole dans les médias audiovisuels (Institut National de la Statistique et Etudes Economiques (INSEE), 2022). Dans les relations hommes-femmes, les hommes ont aussi l’avantage, comme en témoignent les études sociologiques sur le travail domestique, les agressions sexuelles, les viols et les féminicides. Une femme meurt tous les deux jours sous les coups de son conjoint et les femmes représentent 87% des victimes de violences au sein du couple (INSEE, 2022).

 

Pas encore à l’égalité, nous sommes donc bien loin d’une société dominée par les femmes.

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