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Crédits : Félix Lebelle

Crise migratoire en France : des décisions nationales à la réalité du terrain

Par Fanette Markwitz

À quelques mois des présidentielles 2022, la crise migratoire suscite de nombreuses réactions. Des débats à la télévision aux unes de journaux publiant des clichés de scènes tragiques, cette crise est au coeur du paysage médiatique et Calais en est la scène. Face à ce flux conséquent d’informations, comment comprendre et expliquer les décisions prises par le gouvernement pour gérer la situation ? Accords du Touquet, décisions nationales et préfectorales et réactions des municipaux : la jungle de Calais est un nœud de désaccords et de tensions.

En 1999, c’est le centre de Sangatte qui ouvre dans le Pas-de-Calais. Une initiative du gouvernement français dans le but de faire face à l’afflux de migrants arrivant tout droit du Kosovo, voulant donc immigrer en Grande-Bretagne. Ce centre, avec un effectif de 200 places accueille environ 68 000 migrants en seulement trois ans et ferme en novembre 2002 sous la présidence de Nicolas Sarkozy. C’est le début de la crise migratoire, et donc, des tensions entre la France et l’Angleterre.

Lors du 25e sommet franco-anglais en 2003, le parlement français approuve les accords du Touquet. Entre Tony Blair et Jacques Chirac, la main a été serrée. Mais pourquoi ? Le début des années 2000 marque une montée en puissance d’une immigration irrégulière. Rejoindre l’Angleterre devient le but ultime. Il s’avère donc nécessaire de contrôler ce flux inédit. La frontière terrestre anglaise est alors déplacée à Calais ; à coté de ça, la frontière maritime ne bouge pas. Les forces anglaises exercent alors sur le territoire français et inversement. Des traités, plusieurs amendements, et d’autres accords bilatéraux, rythment la gestion politique de la crise. Notamment le traité de Sandhurst qui s’ajoute à longue liste, permettant de sacraliser les codes établis quinze ans avant dans les accords du Touquet. Il permet une « présence policière adéquate » dans les ports mais également dans l’Euro Tunnel.

Mais contrairement à ce qui est affirmé par certains médias non, une fin des accords du Touquet n’est toujours pas envisagée même si la France et l’Angleterre ne semblent plus sur la même longueur d’onde. Ce sont davantage des « coups de pression » de Gérarld Darmanin, ministre de l’intérieur menaçant de mettre fin aux accords car la France est engagée dans ces accords. De plus, la Grande-Bretagne doit encore environ 60 millions d’euros à l'Europe… En effet, cette dernière s'est engagée dans l’aide aux agriculteurs et aux régions mais aussi à investir dans les infrastructures, les satellites et les pensions des fonctionnaires européens. C’est pour cela que le premier ministre français exerce une pression sur l’Angleterre avec les accords du Touquet, seulement pour leur faire peur.

Politiques et décisions qui s’en suivent

 

Selon Louis Witter, journaliste, photographe depuis 2016, le camp de Calais était « comme une ville, avec des quartiers selon les nationalités, les langues ». La grande jungle, nom désormais tristement célèbre, c’est un bidonville. Mais il est vrai que dire que c’est un camp de migrants et de réfugiés sonne mieux : « Il y avait même des bars, des restaurants, afghans, soudanais ». L’Etat y mène une politique depuis cette même année, 2016. Cette politique assumée par la préfecture de Calais et le ministère de l’intérieur porte un nom : la non-fixation. Il s’agit de tout faire pour éviter les constructions « en dur » dans le bidonville. Il ne faut pas de laisser de répit aux personnes. On pourrait même parler d’un harcèlement assumé de l’Etat. Les expulsions ont lieu toutes les 48 heures depuis plus d’un an. Un véritable processus de dissuasion : les tentes sont saisies sans proposition de relogement. Eviter des regroupement de migrants, c’est la principale occupation des forces de l’ordre sur le Calaisis et la côte.

Depuis septembre 2020, selon l’arrêté numéro 19, « arrêté anti-distribution de denrées et boissons aux migrants », voté à Calais, il est interdit de distribuer de la nourriture et de l’eau aux exilés. Les autorités se justifient par des questions sanitaires. La pandémie a parfois bon dos. En effet, selon elles, le fait de distribuer des denrées alimentaires à des exilés à la rue serait problématique dans un contexte de pandémie : « pour endiguer la propagation du virus, on ne fera pas de grand rassemblement ». Cet arrêté est reconduit chaque mois alors que les restrictions sanitaires sont réduites partout dans le pays. La motivation de cet arrêté a donc changé ; on peut lire maintenant qu’il est nécessaire pour « cause de sécurité publique ». C’est ce que explique Louis Witter : « Ils disent que des distributions gratuites créeraient des troubles à l’ordre public ». Et c’est une amende de 135 euros que recevra celui qui s’aventurerait à distribuer des denrées aux exilés.

A quelques kilomètres de là, le « Camp de la Linière » à de Grande-Synthe, aujourd’hui parti en cendres sans que personne ne sache ce qui s’est véritablement passé, était géré tout autrement. En fait, selon la couleur politique des municipalités, l’accueil migratoire est assumé différemment. En effet, Grande-Synthe se trouvant dans le Nord et Calais dans le Pas-De-Calais, les arrêtés préfectoraux diffèrent : on a connu des démantèlements à Calais alors qu’à Grande-Synthe il ne se passait rien. Les villes de Calais et de Grande-Synthe, distantes de seulement 20 minutes, ne voient pas leurs camps être gérés de la même manière. Il semble légitime de s’en étonner.

 

Associations et endiguement

 

On pourrait parfois penser que le but de l’Etat serait d’endiguer le travail des associations. En effet, les associations non-mandatées par l’Etat se voient interdites de distribuer de quoi vivre aux exilés. Et pourtant Calais possède un tissu associatif conséquent, mais avec lequel l’Etat ne travaille pas. Là est le problème. L’arrêté préfectorale 19 considère « La Vie Active » comme seule association d’Etat en France, donc la seule qui ne recevra pas 135 euros d’amende si elle nourrit des migrants. Problème, cette association n’est présente qu’à Calais. Elle devient dès lors la seule ville en France habilitée à distribuer à manger aux migrants. Or, cette association ne distribue pas assez, contrairement à ce qui est affirmé par l’Etat. En prenant quelques statistiques, il est facile de deviner que non, ce n’est pas assez. La Vie Active, travaille dans six secteurs différents, à savoir l’enfance, le travail, le social, les personnes âgées, les adultes handicapées et les formations. On compte environ 3800 salariés répartis sur tous les secteurs ; soit environ 630 par secteurs. Alors que pendant ce temps, la jungle de Calais en 2016 comptait 2 250 habitants par mètre carré, ce qui donne une idée de la densité de population dans les camps. Ce qui est nettement insuffisant. En fait, l’Etat veut limiter les aides des associations, dans le but de ne pas regrouper, de ne pas fixer les exilés sur un seul territoire et éviter qu’ils y restent le temps d’accéder à l’Angleterre. Pendant que la mairie de Calais accuse les associations « d’attirer les migrants », l’accusation est inversée : on met la faute sur les associations pour ne pas pointer du doigts les exilés, et ne pas avoir de propos trop déplacés.

Cette semaine, le 20e arrête prendra place et beaucoup attendent les prochaines décisions de la préfecture.