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Dessin : Anouk Klajnman

Au Liban, quand le piège se referme, la population paye de sa vie les dettes du pays ? 

Par Sarah Coudert

Le Liban est plongé dans sa plus grave crise économique depuis la fin de la guerre civile en 1990. Noyé sous les factures à rallonge, les pénuries de matières premières, les coupures d’électricité et les envolées du prix de l’essence, le peuple est à bout de souffle. 

Le naufrage est « une affaire d’État » nous confie Rabih Haddad, professeur de sciences politique à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Depuis 2019 on constate l’asphyxie libanaise car le pays est submergé par les dettes, corrompu par la classe politique, mené par des diasporas.

Celui qu’on nommait la « Suisse du Moyen-Orient » cherche désormais une bouée de sauvetage. 

 

« On a perdu 90% de nos revenus » nous livre Rabih Haddad, professeur et responsable de la Campagne mondiale contre l’agression. Il a cofondé Global Relief Fondation et s’exprime à l’international sur l’embrasement de son pays de naissance. 

Depuis les soulèvements populaires de 2019, le pays dénonce : « notre argent est coincé entre les mains d’un État fictif ». L’actualité s’enflamme, sept Libanais se sont introduits de force dans les banques pour récupérer leur argent en septembre car leurs comptes sont bloqués depuis la crise. Qu’est-ce qui mettra le feu aux poudres ? Au contraire, le brasier va-t-il cessé d’être nourri de l’incompétence d’un gouvernement corrompu ? 

 

« Les milices sont au pouvoir, on vit sous la tutelle d’un pays corrompu »

 

Les caisses de l’État sont vides. La monnaie libanaise a vu sa valeur divisée par vingt. Rabih Haddad explique que la cause de la crise remonte à 1990. Le pacte syrien des accords de Taef est ratifié et la loi d’Amnistie du 26 août 1991 a été proclamée. Le pacte est destiné à mettre fin à la guerre civile libanaise qui a débutée en 1975. Le but était donc de rétablir la paix à l’intérieur du pays et entre les communautés, le résultat sera surtout une montée en puissance de la Syrie au sein des frontières libanaises. Celle-ci obtient la domination militaire. L’Amnistie est un acte d’oubli. Elle fait office de pardon. C’est le départ d’une réécriture de l’histoire en oubliant les poursuites judiciaires et enlevant aux familles le droit à la justice. Les chefs de milice se sont retrouvés au pouvoir.

Pour maître Chady Rached, avocat à la cour, « le Liban est un système corrompu à 99%. Il y a de nombreux voleurs mais aucun n’est en prison »

 

À partir des années 1990, la milice née du système corrompue a décidé d’enrichir le système bancaire au lieu de construire une économie stable. Le système a incité la population à acheter des bons du trésor. Il s’agit d’actions sur l’État. Ainsi, les Libanais dématérialisent leurs possessions en vendant des terres, et autres biens afin d’investir sur l’État. Celui-ci promettait un taux d’intérêt élevé. 

Le schéma libanais est un cas d’école de la pyramide de Ponzi. C’est un mécanisme frauduleux qui consiste à rémunérer les investissements des clients par les entrées d’argent des nouveaux clients. C’est un cercle peu vertueux d’une escroquerie découverte au moment où le système s’écroule. Les sommes apportées par les nouveaux entrants ne parviennent plus à rembourser les anciens. 

Aujourd’hui les Libanais n’arrivent plus à récupérer leur argent dans les banques car il était fictif. L’endettement du Liban est interne. La pyramide de Ponzi a cédé. 

 

« Je gagne des 30$ par mois, avant c’était mon salaire journalier »

 

« Ça fait deux, trois ans que la bulle financière a éclatée » selon maître Chady Rached. Les dettes se sont accumulées, le Coronavirus a frappé, l’explosion du port de Beyrouth a donné le coup de grâce. Aujourd’hui les Libanais n’arrivent plus à récupérer leur argent dans les banques. 

 

« Respirer est la seule chose que nous puissions faire » nous confie Rima, Libanaise très attachée à son pays. « La différence de niveau de vie est terrible. On a perdu 90% de nos revenus. Il n’y a plus de subventions. L’énergie nous est fournie par des mafias et en bénéficient seulement ceux qui ont les moyens de payer 200$ par mois »

 

« Je travaille de l’aube à la nuit, j’oublie souvent de manger » raconte une épicière. « Les libanais sont forts, ils ne se plaindront jamais, ils travailleront »

 

Une échappatoire ? 

 

La communauté internationale, selon le professeur, n’est pas concerné par la crise au Liban. Les dettes sont internes. « Les actions de Fond Monétaire International (FMI) c’est du pipeau ».

 

Les élections approchent mais le peuple demeure pessimiste sur son issue. En effet, le gouvernement est corrompu. « L’État n’existe plus ».

Les partis politiques libanais correspondent à des confessions religieuses. Ils sont classés en deux alliances. Il y a l’alliance du 14 mars et celle du 8 mars. Parmi l’alliance du 14 mars on retrouve les musulmans sunnites sous la bannière du Courant du Futur, les chrétiens maronites et un parti laïc. Parmi l’alliance du 8 mars on retrouve les musulmans chiites dans le Hezbollah, les Druzes, des arméniens et quelques maronites ainsi qu’un petit parti laïc. 

« La politique est un bazarre à cause de la religion », Kylian, Libanais en master d’architecture.

 

C’est assez paradoxal car, dans les faits, les Libanais transcendent leur religion face à l’adversité. Rabih Haddad se souvient d’octobre 2019. Le Liban s’enflammait sous la grogne populaire. Cette révolte populaire va se transformer en un large mouvement de société qui a rassemblé toutes les confessions et classes sociales contre le gouvernement incompétent. Cette agitation populaire, nommée la thawra, a témoigné du mécontentement de la population mais a fait l’effet à long terme d’une bouteille à la mer, noyée par le Covid. 

« Les Libanais sont journaliers et ne peuvent pas se permettre de rater un jour de travail, les soulèvements populaires lors des élections est alors remis en cause »

 

Un avenir flou

 

« Ce qui fait tenir le Liban c’est l’agent que les familles reçoivent de leurs proches à l’étranger » selon Rabih Haddad. La diaspora libanaise compte plus de 10 millions de personnes libanaises soit trois fois la population du Liban. 

« Les seules perspectives d’avenir ici c’est de trouver un job à 800 en fresh dollars dans une ONG ».

 

La prochaine crise sera sûrement celle de l’éducation. Les bons du trésor ont été investi dans les actions de l’État et non dans l’aménagement du territoire et des infrastructures. Le Liban serait viable pour 2 millions de personnes mais il en compte 6 millions. Le résultat est l’engorgement des écoles, ce qui engendre des carences en matière d’enseignement.   

 

C’est un triste dessein pour un pays qui a tant de ressources. Dans seulement 10 000km2 il compte cinq sites inscrits au patrimoine de l’Unesco : Tyr, Byblos, Baalbek, Anjar ainsi que la montagne des Cèdres avec la vallée sainte de la Qadisha. Les Libanais ont contribué à l’essor économique des pays où ils ont résidé. Ils ont récolté les richesses, accédé à des postes politiques clés, et parmi eux figurent des littéraires reconnus. Sans oublier de citer les médecins et les savants dans les différents domaines. Kamel Mohanna, prix Nobel de la paix 2019 est un médecin libanais.

 

« Je veux quitter le Liban pour avoir un avenir », Nour, une amie.

 

« Il faut faire du Liban un pays d’avenir pour que toutes ses élites cessent de le quitter ». Le Liban va-il continuer à exister tel qu’il est ? Allons-nous assister à un redessinement de la région ? 

Le Liban est-il le « laboratoire de la collapsologie » se questionne le professeur ?