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Livre du roi Modus et de la reine Ratio (1297)

Contentieux autour du loup en France : un indicateur de notre acceptation de la nature

Par Matthieu Belloc

En janvier dernier entrait en vigueur le nouveau plan d’action national 2024-2029 sur le loup et les activités d’élevage. Celui-ci se veut garant du bien-être des milieux pastoraux, là où des éleveurs exténués perdent leurs bêtes et l’amour qu’ils ont pu porter à leur profession. C’est en reconsidérant le rang du loup à l’échelle nationale que le gouvernement entend apaiser ces maux. L’hypothèse de la cohabitation n’est qu’insuffisamment abordée quand la légitimation du tir, elle, est omniprésente.

La peur du loup remonte à l’Antiquité et traverse les époques. S’atténuant lors des pics de prospérité champêtres, elle connaîtra son apogée entre le XIVe et le XIXe. La bête du gévaudan transcrit cette frayeur inconditionnelle dont souffrait la quasi-totalité des populations excentrées des centres économiques post-médiévaux. L’imaginaire collectif s’attribue pour ennemi commun cet animal “sanguinaire” se faisant martyr d’une société imprégnée de violence. La chasse du loup et du bestiaire européen désigné (ours, lynx et autres gros gibiers), au-delà d’être le passe temps des cours royales, se muera alors en une éradication progressive et méthodique. Coupes de bois et implantations de carrières en milieu montagnard accentuent ce phénomène et mettent à nu la roche (synonyme de pertes de territoires pour la mégafaune). Il en découle que le déboisement massif et le surpâturage ovin atteignent des dimensions hors-norme amenant avec eux leur lot de dilemmes au-delà des extinctions de masse provoquées indirectement. “De telles conditions se sont bien souvent avérées catastrophiques pour les populations montagnardes et celles vivant dans les régions de plaine en aval, confrontées à l’érosion, aux crues torrentielles, aux glissements de terrain, ou encore aux inondations”, relate Patrice Hirbec, de la direction Forêts et risques naturels de l’Office nationale des forêts (ONF). A l’aube de l’ère contemporaine, les lobbys du bois et de la pierre perdent en puissance. Les offices des forêts s’allouent alors la possibilité de mettre en place de vaste plans de reboisement et de protection des territoires. Le renouveau des populations d’ongulés engendré (cerfs, isards, bouquetins) amènera petit à petit des meutes canines provenant de l’Est des Balkans et des Alpes dinariques à se réinstaller là où elles agissaient les siècles précédents.

 

Une perception infondée

 

L’état de fait tel que nous le connaissons à l’heure actuelle apporte son lot de tensions. Le lobby de la chasse voit dans le retour de l'espèce un "stress des gibiers perturbant la reproduction" et par conséquent un déclin des prises annuelles, nous préciserons ici qu’aucune statistique ne démontre la véracité de ces déclarations. Conscients de l’ampleur de leur voix auprès des pouvoirs décisionnels, les chasseurs attisent à nouveau un clivage citoyen nocif à la perception objective de l’espèce telle quelle. Se proclamer pro-loup aujourd’hui est porteur d’un préjudice non négligeable. Le narratif enrobant la perte des bêtes pour les éleveurs et de gibier pour les chasseurs déterre une haine enfouie durablement. Le cinéaste Jean-Michel Bertrand en a fait les frais et témoigne avoir reçu de multiples menaces de mort à la suite de la sortie de son film anti-manichéiste et affirmé conciliateur Vivre avec les loups. L'œuvre fait pourtant figure de neutralité dans un contexte d’une dualité rare entre défenseurs de l’environnement et éleveurs/chasseurs. Clarifions par là qu’il relèverait de l’impossible de s’écarter d’un “pour ou contre le loup” sous peine d’aller à l’encontre de revendications plus recevables les unes que les autres. 

 

Au-delà de l’aspect politique de la chose, une situation telle se base sur des faits, des chiffres et des explications d’origine scientifique. On comptait dans un peu plus de 50 départements à la sortie de l’hiver 2022-2023 environ 1104 loups (avec un intervalle de confiance situé entre 1000 et 1210). L’atteinte d’une viabilité démographique est donc chose faite et inscrit la gestion de l’espèce dans le temps. Les meutes, à l’échelle de leurs territoires attitrés et défendus, ont une influence sur l’ensemble des maillons des niveaux inférieurs (cervidés, porcins, rongeurs etc.) parfois invasifs. L’exemple de la réintroduction des loups du parc national américain du Yellowstone renseigne sur les bienfaits du grand prédateur en tant que régulateur. On parle ici de reconquête végétale amenant avec elle une baisse de l’érosion des sols. Ces zones, plus fertiles, se voient réappropriées par des espèces jusque-là écartées de ces foyers. Il est important de rappeler que ce prédateur se nourrit à 76 % de grands et moyens animaux sauvages (chevreuils, chamois, mouflons, cerfs, lièvres, marmottes) et que les ovins et caprins constituent une minorité de son régime alimentaire (16 %). De quelque manière que cela soit, 58 000 brebis ont été tuées par des loups ces cinq dernières années, entraînant le versement de 19,5 millions d’euros d’indemnités aux éleveurs touchés. L’année 2022 a connu une forte augmentation du niveau de déprédation : +21 % pour les attaques avec 42 77 constats de dommages contre 3 516 en 2021. Les éleveurs pastoraux démunis et à bout de nerfs perdent peu à peu le fil et songent à quitter les plateaux, là où la charge mentale est trop accablante.  Les laissés pour comptes sont en première ligne et, à l’image des agriculteurs ancestraux, ont la mort à l’esprit quotidiennement. 

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Louve pendue à l’entrée de la mairie Saint-Bonnet-en-Champsaur dans les hautes alpes © fondation assistance aux animaux

Une reconsidération inédite

 

Quid des techniques de protection des troupeaux ? Elles plafonnent. Le trio berger, chiens et clôtures électriques (financés sous condition par l’Etat) s’avère dissuasif mais a ses limites compte tenu des pertes chiffrées. Dans les nouveaux fronts de colonisation du canidé (un solitaire parcourt près de 80 km par jour), rôder les chiens de troupeaux en amont et se fournir les équipements de clarification désamorcent le risque. Cette manière de faire a pour idée d’instaurer un évitement réciproque et favorable à la poursuite des méthodes d’élevage traditionnel. Une direction vers laquelle le gouvernement et la commission européenne ne semblent pourtant pas s’engager. Ursula von der Leyen proposait aux Etats membres un déclassement du statut de protection du loup comme espèce “protégée” plutôt que “strictement protégée”, créant un précédent inédit dans la Convention de Berne. Elle est la plus ancienne convention internationale en matière de conservation de la nature. L’annexe II attribuait au loup une classe prioritaire dite d’intérêt communautaire obstruant toute révision d’échelle nationale. La situation que connaît l’hexagone prêterait donc à l’examen d’une nouvelle méthodologie quitte à faire cavalier seul. Selon les éléments présentés aux parlementaires, le gouvernement envisage de demander une rectification du statut de l'espèce, conscient que les déclarations de Bruxelles y sont favorables. Selon les partis communicants qui y sont en faveur, cette reconsidération serait : “une réponse au danger d’extinction que connaît le pastoralisme” afin d'instaurer “un nouvel équilibre”.

 

Le Plan national d’actions 2024-29 (entré en vigueur le 1er janvier) sur le loup et les activités d’élevage va pleinement dans ce sens. Sa coordinatrice, la préfète de la région Auvergne-Rhône-Alpes Fabienne Buccio et le ministère de la transition écologique et solidaire qui en est l’autorité administrative pilote le dévoilaient pour la première fois en septembre 2023 à Lyon. Il viserait à accélérer la réponse de l’État sur les territoires d’arrivée du loup et simplifierait l’accompagnement des éleveurs. La mesure phare du programme demeure néanmoins la simplification du tir. Le groupe national loup (GNL), instance consultative composée du monde agricole, d’élus, de chasseurs et d’associations de protection de la nature assistait à sa présentation. Les arguments des défenseurs de l'environnement ne sont pas entendus, ils quitteront le groupe à la suite de ces annonces. Dénonçant un "choix politique" fait par les ministères de "mettre le paquet dans un plan de communication vers les acteurs pastoraux", Jean-David Abel, représentant de France Nature Environnement (FNE), a déploré à la sortie de la réunion qu'à l'inverse, aucune des 41 propositions émises au printemps n'ait été retenue. A contre pied, Marc Fesneau, actuel ministre de l’agriculture, se félicitait de la préservation de l’espèce tout en précisant qu’elle n’était “plus compatible avec les objectifs d’élevage pastoral”. Un double discours peu enclin à la satisfaction collective. Fervent défenseur de la chasse, l’élu décrétait fin 2023 qu'"aucun plan loup n’avait interrogé le statut de l'espèce jusque-là [...]” accentuant de cette façon le côté innovant de la proposition.

 

Simplifier par le tir

 

Examinons maintenant les apports concrets d’une telle décision. La logique du plan réside dans la simplification du “tir de gestion”. Cette idée nécessite différentes responsabilisations du personnel en charge de cette tâche. La louveterie, institution créée par Charlemagne en 813 avec l'objectif de procéder à la destruction systématique et organisée des loups, se réorganise. Seront mis à disposition des louvetiers du matériel (lunettes thermiques et fusils haut de gamme) ainsi que des formations au sein de comités grands prédateurs composés de brigades de bergers. Plus besoin d’éclairer l’animal avant de tirer, donc. Des dérogations à la protection de l’espèce sont aussi prévues par les textes pour prévenir les dommages importants aux troupeaux domestiques, à la double condition qu’il n’existe pas d’autres solutions satisfaisantes. Le tir relatif aux cas de légitime défense diffère du tir dérogatoire (très souvent prémonitoire) car ce dernier s’apparente davantage à la traque systémique, une exposante de notre culture centenaire de diabolisation de la nature. Le plan ne modifiera en revanche pas le quota de loups pouvant être abattus, qui est fixé par arrêté à 19 % de la population lupine. Selon les dernières estimations des autorités, cela signifie que jusqu’à 209 loups pourront être abattus en France cette année. Certains acteurs en faveur du plan veulent cependant que l’éventualité d’une évolution soit mentionnée, “si on augmente ce quota un jour, on pourra le redescendre, il faut s’adapter” précise une source proche du dossier. 

 

Selon Abel, le gouvernement devrait plutôt encourager les réflexions et les moyens alloués à l’apprentissage technique de protection des troupeaux tout en accompagnant les éleveurs. «On a commenté le plan axe par axe et à la fin, on a dit pourquoi c’était inacceptable et on est parti.» Car le problème est là, le terme cohabitation est pratiquement inexistant. Tant qu’aucun responsable public n’adresse l’hypothèse, le niveau de responsabilité politique s’en tiendra à un deux poids deux mesures axé sur le tir. Un maire des Vosges tient à s'éloigner de cette façon de faire en recherchant ce qu’il désigne être “la voie du milieu”. Chaque semaine sont convoqués à la mairie des représentants de plusieurs partis communicants concernés (éleveurs, locaux gardes forestiers, chasseurs, défenseurs de l’environnement). Le débat y fait figure de moyen principal d’anticipation, et la conclusion tirée par la majorité de ces réunions est selon lui “qu’on ne peut compter que sur nous même”.

 

Agir dans la durée

 

Une des solutions pour une postérité plus responsable résiderait dans l’expertise de surfaces pastorales aux caractéristiques propres afin d’y analyser les comportements et réactions observées lors d’attaques. L’office français de la biodiversité (OFB) et le centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE-CNRS) proposent des données éclairant l’impact des tirs dérogatoires. Les résultats de ces études indiquent que le tir létal n’a pas d’effet universel, une bête abattue en verra une autre prendre sa place, ou non. Ce flou statistique se justifie par l’aléa des comportements naturels et doit être pris en compte plus promptement dans l’élaboration des plans de gestion. L’idée ici est de se débarrasser du “deux poids deux mesures”, d’inspiration profondément macronienne, employé par les institutions pilotes. 

 

Dans un souci d’urgence, la prise en main de la question a d’abord été associative. Pastoraloup, programme basé sur l’écocitoyenneté, propose une aide complémentaire aux éleveurs et bergers pour la protection de leurs troupeaux. Afin de réduire les dommages et la vulnérabilité des animaux domestiques, il s’agit pour les personnes bénévoles de renforcer la présence humaine auprès du cheptel et participer aux divers travaux pastoraux nécessités par la présence du loup. Les éleveurs/ses s’en disent soulagé/es et plus reposé/es, l’hypothèse de la conciliation s’y construit alors avec plus de lucidité. Ce dit bon vouloir se transcrit aussi dans la bulle électoraliste de ces territoires tant l’animal pèse dans les votes d’élus des régions les plus concernées. Développer ces variantes à la garde traditionnelle des bêtes permet de se confronter à la réalité tout en tissant du lien entre des acteurs à la recherche d’un avis propre. Il en découle, au-delà d’une baisse de l’incidence, un dialogue plus sain et plus proche de cette “voie du milieu”.

 

L’adaptation psychologique et culturelle au retour de l'espèce présente une complexité certaine et scientifiquement explicable, véritable figure de proue de l’argumentaire gouvernemental. L’exemple en matière de cohabitation de l’Italie doit néanmoins encourager la France comme d’autres à envisager un contexte plus réfléchi. Abattre au cas par cas des spécimens italiens ne s'aventure pas dans une logique d'éradication. Le parc national des Abruzzes au centre du pays, là où le loup et l’ours n’ont jamais disparu, voit son économie prospérer en faisant d’eux leur mascotte. Marta Gagliardi, l'une des 35 gardes du parc national, se confie : “La coexistence est notre but". "Le loup fait partie de notre culture, on ne le chasse pas ou alors, il faudrait chasser l’ours, les cerfs, les renards et sans doute pas mal d’êtres humains", ironise un éleveur de la région. 

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Murale dans les Alpes italiennes - © Diana Coco / Dizy

Il est aujourd’hui légitime d’affirmer que chacun des partis pris relatifs à la situation  perturbent notre appréhension de ce qu’est la vie d'un animal sauvage. Notre approche du partage des territoires et des biens est trop empreinte d’un consumérisme nocif à la cohabitation historique qu’ont pu connaître l’Homme et le loup. Une réflexion à notre échelle doit s’imposer et avoir pour constat que l’animal, plutôt que d’être une menace à nos intérêts, interpelle et prête à changer les comportements. Un indicateur crucial de notre capacité à accepter la nature.

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